La dépression

On dit être à bout, à bout de quoi

Ou être au bout du rouleau, comme le dévideur de scotch qui d’un coup bloque et la marque rouge qui apparaît sur l’anneau nu du rouleau terminé.

Être épuisé, comme un puits sans eau, un produit plus disponible en rayon, un livre qui n’est plus imprimé

Toucher le fond, je ne sais pas, peut-on se heurter sans cesse à un nouveau fond, il y a-t-il des infinités de double-fonds dans cet abîme qu’est la dépression

En italien il me dit sei a pezzi. En morceaux.

Oui en miettes, en brisures, en poussière, à ramasser à la balayette, à jeter à la poubelle.Lire la suite »

Ma colère en liberté

[note préalable : je publie cet article deux semaines après l’avoir écrit. Entre-temps, ma colère s’est apaisée, mais l’importance d’en parler – parce qu’elle reviendra, et que je lutterai encore contre – demeure.]


Je suis en colère.

Oui parfois je suis en colère, tellement que mon corps en tremble. Pas juste quelques minutes, mais des jours, voire des semaines. Je ne décolère pas la pression augmente je voudrais en voir ma peau s’ouvrir et les colères s’en échapper comme de petits animaux hargneux et mordants, leur laisser champ libre pour tout saccager à l’extérieur de moi.

Oui parfois j’ai des envies de violence. J’aimerais tout balancer, foutre le feu, raser la ville. J’aimerais puncher des gens dans la face, pour ne plus ressentir, moi, ce crépitement douloureux que je cherche à contenir derrière des sourires. Lire la suite »

Troubles du comportement alimentaire, genre et rapport au corps

Je vais parler ici de rapport au corps et au genre dans les TCA, même si ce n’est pas systématiquement lié, mais c’est souvent une partie du problème : il a notamment été maintes fois relevé que beaucoup de personnes souffrant d’anorexie mentale n’arrivent pas à évaluer leur volume réel et ne se voient pas du tout comme elles sont. Et l’on accuse alors les idéaux de beauté moderne (mais jamais la grossophobie ambiante) de pousser des jeunes filles à vouloir maladivement maigrir et des jeunes hommes à s’épuiser au sport. Mais je voudrais m’éloigner ici de cette idée selon laquelle il s’agirait uniquement de vouloir maigrir et surtout maigrir pour correspondre à un idéal esthétique – et revenir, par la même occasion, sur les discours qui opposent schématiquement TCA chez les hommes et TCA chez les femmes sans proposer de modélisation plus souple, de sous-catégories ou d’autres catégories.
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Autisme et troubles du comportement alimentaire

Les troubles du comportement alimentaires sont fréquents chez les personnes autistes. Plus fréquents que dans la population générale ? Difficile à évaluer, mais, de plus en plus, les liens entre TCA et autisme sont étudiés. Des études avancent notamment que près d’un quart des jeunes filles ayant reçu le diagnostic d’anorexie mentale auraient un profil autistique. Il est soupçonné également que les formes de TCA chroniques, les plus difficiles à soigner, toucheraient principalement des personnes autistes. En tous les cas, les difficultés dans le rapport au corps et à l’alimentation pouvant mener à des TCA (anorexie, boulimie, hyperphagie, orthorexie et autres formes non-strictement définies) sont fréquentes chez les personnes autistes ; et souvent, chez les adolescent·es et adultes non diagnostiqué·es autistes, un trouble alimentaire peut être « l’arbre qui cache la forêt ».

Il y a deux facteurs à étudier. Premièrement – ceci vaut pour toute population fragilisée et discriminée – les personnes autistes vivent souvent davantage de violences et un stress plus élevé : il est donc normal qu’en réaction, elles développent davantage de troubles psy et mécanismes de coping, dont font partie les TCA, mais aussi l’automutilation, les troubles obsessionnels-compulsifs, les addictions… Deuxièmement – ce sur quoi je vais plutôt me concentrer ici –, des traits autistiques peuvent renforcer ou être à la base des difficultés en lien avec l’alimentation.Lire la suite »

8 idées reçues sur les troubles du comportement alimentaire

(note n°1 : article initialement écrit pour le webzine Shake Your Mind il y a quelques mois, webzine pour l’instant à l’arrêt)

(note n°2 : je publie de vieux articles parce que je ne suis pas encore en mesure de commenter le contexte actuel – coucou mes amies anxiété et surcharge)

Les troubles du comportement alimentaire, tout le monde en a déjà entendu vaguement parler : à mots couverts, mots chuchotés, mots tabous et points de suspension ; à mots-insultes, mots clichés, dont on ne mesure pas la portée. Cette fille au lycée qui a fondu rapidement sans que personne ne sache pourquoi, læ conjoint·e qui se lève la nuit pour vider le frigo, l’ami·e devenu·e petit à petit toujours plus obsédé·e par le choix des aliments jusqu’à ne plus pouvoir partager un repas, les reportages-chocs que l’on regarde mi-fasciné mi-compatissant, devant des corps hors-normes et des parcours chaotiques… Les troubles alimentaires sont à la fois partout et nulle part : partout parce que les personnes qui en souffrent à un moment ou un autre de leur vie ne sont pas rares, et nulle part tant les idées reçues ont la vie dure, même parmi les proches de concerné·es (et même parmi les médecins!) Lire la suite »

Réponse à Schovanec qui dénonce des « faux autistes »

Cher Josef,

Il y a quelques jours, un entretien avec toi qui ressemble à une blague a été publié et diffusé sur le net. Je dis qui ressemble à une blague, parce que ton discours n’est fondé sur aucun fait/chiffre avéré, ne donne aucune source, est plein d’approximations, de suppositions sorties d’on ne sait où, d’ignorance et de confusion. J’ai arrêté d’idéaliser les gens il y a longtemps, mais tout de même, j’ai été un peu choquée.

Choquée parce que je t’ai vu en conférence et j’ai ri et j’ai flappé de joie, j’ai avalé tous tes livres et je me suis retrouvée dans ton univers, j’ai partagé les vidéos de tes interviews drôles, justes, humaines, légèrement subversives, pas assez à mon goût mais assez pour bouleverser quelques idées reçues sur l’autisme, et, du coup, suffisamment raisonnables pour être médiatisées, c’est déjà ça. Moi qui ai apprécié ton rôle de « saltimbanque de l’autisme », comme tu dis toi-même, et moi que tu pourrais mettre très vite dans la case « faux autiste » si j’en crois le portrait que tu dresses dans ton interview, je n’ai pas été blessée par tes mots, parce que je suis sûre de me connaître désormais. Malheureusement, ton interview n’a pas été reçue partout de la même manière. Les groupes de soutien de personnes autistes ont diffusé ton interview avec stupeur, incompréhension, colère, doute, tristesse. Tu as fait du mal à beaucoup de personnes qui sont pourtant dans ton camp, qui ont continué à te défendre, parce que nous voulons être solidaires entre victimes d’un même système et adelphes d’un même fonctionnement neurologique condamné. Certain·es ont même avancé que tu avais été manipulé, que ce n’est pas de ta faute, qu’il faut te plaindre et ne pas t’en vouloir. Je ne peux pas vraiment dire que je t’en veux parce que je ne sais pas ressentir de rancune, mais oui, je condamne la façon dont tu as utilisé ta visibilité médiatique et le crédit qui t’est désormais accordé sur le sujet de l’autisme. Je condamne cette diffusion de la division et de la méfiance, ces paroles violentes à l’égard de tes adelphes, profitant de ta position d’homme bien placé dans les médias. L’autisme n’immunise pas contre les préjugés, le sexisme, la connerie. Parce que oui, dans cette interview, je n’ai pas vu de la défense à l’égard des « autistes lourds », je n’ai pas vu de solidarité, j’y ai vu au contraire un homme qui retourne sa veste pour bien garder tous ses privilèges, dont l’attention médiatique. Lire la suite »

La violence est rarement un « manque de bol » ou une exception

[Avertissement de contenu : évocation et description d’agressions sexuelles]

Quand j’étais plus jeune, que j’avais rencontré moins de gens, surtout moins de femmes, et qu’on ne parlait pas tellement de « ces choses-là », il m’est arrivé d’entendre le récit de l’une ou l’autre, des récits durs, de violences, de dépendance, d’humiliation, de viols, des événements que je pensais rares, encore.

Je tombais sur des femmes diverses, des jeunes femmes qui avaient l’air « normales » et « fortes », ainsi que des femmes touchées par de nombreux troubles psychiques ou addictions, et ne vivant pas dans les meilleures conditions matérielles. Elles m’ont raconté, parfois, ce qui se lisait sur leur visage ou au contraire était bien verrouillé sous un semblant d’assurance. Dans ces quelques vies dévoilées, les problèmes et les accidents semblaient s’accumuler. C’était des vies que l’on pourrait retrouver dans les récits glauques des romans de gare – je les croyais, mais ça me paraissait incroyable, tellement de malchance, tellement de mauvaises rencontres. Lire la suite »

Plaintes et négativité

Je suis une personne négative, paraît-il ; et mon sport favori est la plainte. Mon côté français, peut-être, puisqu’on sait que les Français sont des râleurs de compétition. Quoique, je passe aussi mon temps à m’épancher sur ce que je trouve joli et mignon et merveilleux dans le quotidien, mais ça ne pèse peut-être pas assez, pour les autres, les jolies couleurs – la jolie lumière – l’architecture fascinante – l’article brillant que j’ai lu – le repas excellent, au regard de la fatigue, du bruit trop fort, des odeurs trop odorantes, ou de l’inquiétude pour l’avenir.

Étrangement, parfois, je dis aussi des choses parfaitement neutres, du genre qu’il faut tant de minutes de trajet pour arriver à tel endroit, ou qu’il reste ceci et cela dans le frigo pour se préparer à manger, ou encore qu’il fait tant de degrés dehors, et on me dit que je suis négative. Peut-être que les choses n’ont pas la même valeur, pas le même présupposé (j’aime le froid, vous non, si je dis « Il fait 5° aujourd’hui ! », c’est positif ou négatif?), bref, des informations factuelles que j’énonce peuvent être perçues comme négatives sans que je sois responsable de la valeur qui leur a été donnée.

Alors, si je donne des informations factuelles presque unanimement perçues comme négatives dans notre société, comme la maladie, la fatigue, la douleur, la solitude, les injustices, c’est fichu, je suis définitivement étiquetée comme une personne négative qui se plaint. Lire la suite »

Le temps du rétablissement

Je vais passer pour une rabat-joie aigrie (j’ai l’habitude) : je n’aime pas les histoires inspirantes. Vous savez, toutes ces histoires de victoire sur la vie, de rétablissement, de changement radical, de sortir de la dépression, de l’anorexie ou juste de la paresse, changer subitement de voie et se réinventer et s’épanouir, ce genre de conte de fées.

Quand on lit ces histoires, ces témoignages, elles sont toutes passées par la moulinette du beau storytelling pour articles de magazines, interviews télévisées ou posts instagram « inspirants », ça donne l’impression que c’est facile, tout ça, qu’il suffit de vouloir et de s’accrocher. Que c’est linéaire. Qu’il existe une progression en forme de chemin dans une seule direction, ou d’escaliers à gravir. À la limite, on parle de rechutes et de détours, mais cette idée de la linéarité et la direction est toujours présente. Avec ces étapes, ces milestone le long de la route, après un point de départ : la décision de, le déclic, la volonté de, et une fin, une arrivée : l’épanouissement, la vraie vie, le bonheur. Lire la suite »

Une prescription de liberté

Quelque part dans mon esprit bordélique, explosif et désordonné, se cache une petite personne très perfectionniste que j’ai pas mal malmenée. À en juger par mon niveau constant d’anxiété, la sévérité des mes auto-critiques et la constante insatisfaction sur tout ce que je fais, certains ne seront pas surpris de m’entendre me qualifier de perfectionniste. À voir, pourtant, le nombre de trucs inachevés et brouillons que je fais, d’autres s’en étonneront peut-être.

Pourtant. Je suis perfectionniste, moi qui ne crois pas en la perfection, je ne sais pas pourquoi, il y a un truc : un besoin d’harmonie, ou un besoin d’absolu, ou une haine de moi-même à racheter d’une manière ou d’une autre, qui me pousse à me dire que ce n’est jamais assez bien. Lire la suite »