Les bases : les cuillères

1. Une amie a annulé notre rdv l’autre jour en m’écrivant : « Je n’ai plus les cuillères. » Qu’est-ce qu’elle entend par là ?
2. D’où vient cette expression ?
3. Pourquoi ne pas juste parler d’énergie et de fatigue ?
4. J’aime bien cette métaphore. Moi aussi, je peux parler de cuillères ?
5. Qu’est-ce qui coûte combien de cuillères ?
6. Que se passe-t-il quand le tiroir à cuillères est vide ?
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Et chaque fois à nouveau

Chaque fois. Chaque fois à nouveau, se sentir si entièrement, totalement, irrémédiablement vaincu·e. À chaque fois perdre espoir, se dire que c’est fini, qu’on n’a plus la force. À chaque fois me remettre intégralement en question, voir la crise comme un échec qui annule tous les précédents progrès, apprentissages, victoires.

Chaque fois le temps perdu, l’énergie perdue, la semaine perdue, chaque fois la honte, les excuses à inventer, l’embarras de ne pas pouvoir tenir des engagements, l’emploi du temps à réécrire, les courses à refaire, l’appart à ranger, le corps à réparer.

Chaque fois sangloter comme un bébé en boule par terre, se sentir seul·e au monde, noyé de détresse, gémir comme un chat blessé et rêver en vain que quelqu’un vienne me relever, me soigner, me surveiller, me dicter quoi faire et me remettre sur les rails.

Chaque fois les douleurs, les insomnies, le corps qui dysfonctionne, se rebelle, arrête de coopérer, les pensées qui s’emballent, m’échappent, s’accumulent et s’avalanchent jusqu’à m’ensevelir et m’étouffer. Et le cercle vicieux crise > épuisement > détestation de soi > crise auquel échapper, dans lequel je me prends les pieds, circuit infernal qui durera un, deux, trois, parfois huit jours, jusqu’à que ce que je trouve à nouveau un appui extérieur qui me permette d’enjamber ce cercle et d’en sortir.

Chaque fois c’est comme si on n’avait rien appris, rien construit, rien acquis, on se retrouve démuni, nu, écorché, sans abri et sans forces. Lire la suite »

La scolarité (4. malentendus)

Malentendus parce que j’ai l’impression que beaucoup de choses mal vécues, dans mon rapport aux profs, dans mon rapport au système scolaire, et enfin dans mon rapport au principe de scolarité en général, sont dues à un décalage entre mes attentes et la réalité, leurs attentes et ma réalité. Un ami bien plus cynique que moi, en réaction à la publication de la partie précédente, a résumé la différence entre nos commentaires sur l’école en un : « t’espères que l’école éduque, j’ai constaté qu’elle formate ! ». Et, oui, voilà. J’ai fini par constater la même chose, mais je n’ai pas cessé d’espérer (tant que jusqu’à mes 22 ans, je voulais être instit ou prof). Pour ce dernier article-racontage de vie, quelques-uns de ces malentendus sur ce qu’est l’école ou ce que devrait être un·e élève.Lire la suite »

La scolarité (2. aspects sensoriels)

Si je ne consacre pas davantage de lignes à l’école primaire dans cette suite d’articles, ce n’est pas que tout était parfait, mais je me souviens d’avoir encore bénéficié d’une relative liberté. Il y avait une certaine flexibilité entre les matières aussi, et encore beaucoup de temps consacré à des activités manuelles et créatives, intégrées aussi au sein de chaque enseignement, ce qui m’aidait beaucoup (m’aidait à me concentrer, mais aussi à comprendre l’enseignement : par exemple, construire des formes géométriques en 3D en papier me permettait de mieux les saisir que de voir une forme sur papier ; faire des expériences concrètes et de l’observation de son environnement pour apprendre la biologie permet bien mieux d’intégrer les enseignements qu’un cours théorique). J’ai essuyé des remarques pour ma déconcentration et mes bavardages, certes, ainsi que ce que je sais aujourd’hui être une forme de dyspraxie (visible surtout dans mon incapacité totale à attraper des balles ; dans mes difficultés à avoir une graphie propre et régulière, à tenir le stylo comme on m’ordonnait de le faire, et écrire au stylo-plume sans me mettre de l’encre partout et détruire rapidement la plume ; et mes difficultés en géométrie). Certains jours, j’avais la cour de récré en horreur et cherchais désespérément à me cacher et m’isoler des cris, mais j’ai aussi beaucoup participé, à ma manière – totalement à côté de la plaque et dans l’incompréhension totale des dynamiques sociales – à pas mal de jeux. Je pourrais détailler de mille manières mais globalement, mon rapport à l’enseignement était ok : j’impressionnais par mon rythme de lecture et mon orthographe irréprochable, le fait d’être dans une école dans une zone défavorisée m’a épargné la pression d’apprendre des tas de choses qui me posent problème (les cartes, la géométrie, savoir poser des multiplications et des divisions), et mon retard n’est devenue manifeste qu’en 6e – on m’avait même, à la fin du CM1, proposé de sauter une deuxième classe… Je ne comprenais pas un bon nombre de choses, j’étais souvent dans un grand état de confusion, mais j’avais dans ma tête des mondes qui me permettaient de m’échapper. Lire la suite »

La scolarité (1. Introduction)

Je n’ai pas toujours détesté l’école. Bien au contraire. Enfant, j’ai même été jusqu’à vouloir (sans succès) dissimuler une gastro par peur de louper des jours d’école, et j’en ai voulu à la famille de m’arracher à l’école un lundi d’automne pour l’enterrement de mon arrière-grand-mère. J’attendais avec impatience les rentrées scolaires et je faisais la classe à mes peluches pour me préparer à devenir moi aussi, plus tard, instituteurice.

À partir du collège, mes attentes se sont inversées : j’espérais les absences, les réunions d’exception, les catastrophes ou les maladies qui me permettraient d’échapper à cette prison et ces emplois du temps confus et éreintants. Les journées qui finissaient plus tôt grâce aux occasionnelles absences de professeurs m’offraient les meilleurs moments – seulement ternis par le fait que mes parents travaillaient très souvent à la maison et que je n’avais que rarement de la vraie solitude pour me vivre. Je n’ai pourtant pas cessé d’aimer apprendre à 10 ans, loin de là. Que s’est-il passé pour qu’un de mes lieux de plus grand bonheur se transforme petit à petit en lieu de torture ?

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Est-ce qu’être autiste fait de nous une « bonne personne » ?

Réflexions sur les relations abusives, les oppressions systémiques et les neuroatypies

Un (ex-)ami autiste me répétait souvent que pour lui, les autistes sont des êtres « purs », intrinsèquement bons et justes. Et cette idée me faisait grincer des dents. D’autant plus que si cette idée n’avait pas été aussi prégnante chez lui, peut-être qu’il aurait vu (entendu, accepté) plus facilement qu’il avait des comportements oppressifs en tant qu’HSBC, et des comportements problématiques, abusifs, dans notre relation (au lieu de se cacher derrière un « oui mais en tant qu’autiste je souffre et je suis trop fragile pour me remettre en question », LOL). Et moi-même, si cet homme avait été un homme neurotypique lambda, je ne serais plus tombée dans le piège, j’aurais tout de suite arrêté les choses, identifié ses abus émotionnel, son chantage, sa pression, et son non-respect répété de mes limites. Mais je m’identifiais à ses souffrances et ses incompréhensions, que j’ai traversées quand j’étais ado, et trop souvent, le fait de comprendre d’où ses comportements venaient d’un point de vue du fonctionnement autistique (et son gaslighting constant) m’empêchait de voir que 1. Je n’avais pas à les supporter et 2. ça venait aussi d’une position de mec qui a du pouvoir, en fait.

On pense souvent que je suis une personne négative et pessimiste (enfin, je ne sais pas si tout le monde le pense, mais beaucoup de gens me l’ont répété donc j’ai intégré que c’était ce que j’étais), mais, concernant les humains, c’est plutôt le contraire : je suis un peu trop optimiste. J’aime voir le bon chez chaque personne. Je ne comprends pas la méchanceté. Je veux tellement comprendre les comportements abjects que je cherche des tas d’explications, qui risquent trop vite de devenir des excuses, pour les comportements problématiques. À 13 ans, je m’identifiais aux personnes qui commettent des crimes en me disant que moi aussi sûrement, si je pète un câble, je pourrais faire du mal à quelqu’un (force est de constater pourtant que pour l’instant, malgré les centaines de pétages de plomb dans ma vie, je n’ai jamais fait physiquement de mal à quelqu’un d’autre que moi-même). Conséquence : je me suis mis en danger plusieurs fois à force de vouloir « voir le positif » chez les personnes ; j’ai persisté dans des relations qui étaient nocives pour moi ; j’ai retardé la cicatrisation de certains traumas.

Cet article donc aujourd’hui pour transmettre quelques éléments de réflexion aux personnes qui comme moi ont peur de juger les gens, peur d’être oppressives, peur que leurs limites soient injustes (les limites sont des limites, elles n’ont pas à être justifiées), peur d’être méchantes en mettant des stop, et qui au final se font marcher sur les pieds.Lire la suite »

Et quand tu étais enfant, personne n’a rien vu ?

Repas de famille, on parle de choses et d’autres, je fais référence à un épisode dont presque personne ne se souvient, mais si, j’insiste, on a même des photos, et je vais chercher l’album photo correspondant. Avant de le remettre à sa place dans la bibliothèque, je raille gentiment sa photo de couverture, une photo de famille sur laquelle je pleure, je tire la gueule, je me cache à moitié dans mes mains. J’avais 8 ou 9 ans, je me souviens bien de ce jour, de ma fatigue du voyage et de mon agacement à cause de mon frère qui m’ont menée au bord de la crise, je me souviens aussi d’avoir dit à mon père à ce moment-là : ne prend pas de photo, je suis en train de pleurer, et évidemment, il a quand même pris la photo – et en a fait un agrandissement qu’il a mis en couverture.

Mon père minimise, mon frère blague, « oui mais comme tu pleurais tout le temps », ou quelque chose comme ça, je raconte à l’adresse de ma belle-sœur que je ne savais pas me défendre contre mon frère et ma sœur, que ma seule défense, c’était de crier, ce qui fait finalement que c’était moi qui me faisait punir – on punit celle qui a dérangé les adultes en criant. Jusque-là, ça va – on a déjà discuté de ça avec mes parents, ma mère s’est excusée de ne pas avoir vu combien je me faisais embêter par les aînés, ce n’est pas un souvenir qui me peine aujourd’hui.

Mais mon père rit encore, rappelle le surnom qu’il m’avait donné, « furchtbar Geschrei », ce qui veut dire, pour les non germanophones, « cri redoutable / affreux ». Ça le faisait rire de me nommer comme ça quand j’allais mal. Ça ajoutait à ma détresse et mon sentiment d’injustice et d’impuissance. Le fait qu’il s’approprie la langue de ma mère, la langue que j’aime et qui signifie foyer et douceur pour moi, pour moquer mes crises, ça me mettait hors de moi.

Il ressort ce surnom donc, le répète, rigole – et je mets sèchement un terme à la discussion, soudainement amère. J’ose dire : « Oui ben, si vous vous étiez posé des questions sur pourquoi je criais autant, au lieu de me donner un surnom moqueur, peut-être que j’aurais été aidée plus tôt ».Lire la suite »