Être ou ne pas être… gros.se

C’était il y a un an, lors d’un événement culturel indépendant – je lisais dans un coin des brochures militantes, des fanzines, et un manifeste de fatpride a attiré mon attention. Un article contre la grossophobie taclait les filles qui ont peur de grossir. Celles qui font attention à leur alimentation parce que leur plus grande peur est de prendre du poids. Ces filles-là sont grossophobes, accusait le manifeste ! Parce qu’elles entretiennent l’idée qu’être gros, c’est mal, en se refusant de grossir, quand bien même ces filles-là se ficheraient que leur voisin.e soit gros.se et ne se permettraient jamais de donner des conseils d’alimentation à qui que ce soit. Tout en comprenant la nécessité d’un tel point de vue et la vérité qu’elle mettait en lumière (entretenir l’idée que la graisse c’est le mal absolu, c’est encourager le manque de respect envers les personnes grosses), j’ai reçu cet article comme une énorme gifle, je me suis cachée pour pleurer, et ça a été le début d’une longue réflexion sur moi-même (et d’une lecture abondante et compulsive de blogs, témoignages, manifestes, théories sur la grossophobie).

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Quelques petites “évidences” sur le poids, les gros.se.s, et la grossophobie

Avant de partager une part de mon expérience personnelle des questions de poids, je tenais à rappeler quelques points, bien que je ne veuille pas ici faire de la pédagogie complète sur ces questions (liens en fin d’article pour celleux que ça intéresse), et parce que j’ai peur que mon prochain article soit mal interprété. Et comme pour les troubles du comportement alimentaire, j’aime bien l’idée qu’on puisse débattre sur des bases équivalentes.

Nous vivons dans une société grossophobe, tout comme nous vivons dans une société sexiste ; nous sommes donc tou.te.s par défaut grossophobe. Eh oui, quand en 2016-2018 on en parle enfin et qu’on lit les humiliations (pluri)quotidiennes que subissent les personnes grosses, on est forcé de se dire que moi aussi. Moi aussi, je l’ai pensé, je l’ai dit, je l’ai montré. Pas d’excuses. On écoute, on apprend, on déconstruit et on continue.Lire la suite »

Qui est normal ?

Vous qui m’avez si souvent dit que j’étais « bizarre ». « Pas normale ». « Exagérée ». « Folle ». Vous ne m’avez jamais dit en quoi vous, vous étiez normalaux et raisonné.e.s. Non, ne partez pas, c’est une vraie question. Je ne suis pas dans la provoc’. Je ne l’ai, peut-être, jamais été, juste en grande curiosité qui, à un certain moment, devient du profond désarroi. Sérieusement. Dites-moi. J’ai essayé de comprendre par moi-même mais pour certaines choses j’arrive à des limites. Expliquez-moi. Qu’est-ce que c’est, pour vous, la manière « normale » de concevoir, comprendre, ressentir le monde? Je sais bien, allez : Vous ne vous êtes jamais trop posé la question. Pas besoin. Vous étiez déjà sur le bon chemin, dans la bonne case, dans le bon groupe. Vous avez suivi les autres et tout s’est bien passé. Et puisque tout se passe bien pour vous, c’est que vous avez raison, n’est-ce pas ? C’est qu’il y a une bonne manière de vivre et de penser, qui soit dans la norme, non seulement statistiques, mais morale ?Lire la suite »

Les problèmes de l’emploi (2)

Après mon premier article d’avant-hier, je voulais revenir rapidement sur les autres choses problématiques dans l’emploi, quand on est une personne atypique. Comme d’habitude je pars de mon expérience/mes spécificités, mais il faut garder à l’esprit que chaque personne aura ses besoins (je peux assez mal parler à la place de personnes qui ont un handicap moteur, une dyspraxie, une maladie chronique, mais ça pose problème aussi dans la recherche de travail, entre accessibilité, tâches faisables, rythme). On entre avec cet article dans ce qui me pose, peut-être, le plus problème, et qui m’a accompagnée pour toutes mes heures de collège-lycée : l’impression qu’on me vole du temps. L’impression de perdre ma vie. L’impression de ne plus avoir d’énergie pour rien, parce que mon espace mental continue d’être occupé par la pensée du travail bien au-delà des heures de travail. L’impression d’être condamnée quand, en-dehors des heures de travail, il faut encore faire les courses, ranger, répondre à des mails, parler à d’autres gens, alors que j’ai juste besoin de moi-même repliée sur moi-même.Lire la suite »

Ce qu’on attend de moi

Un truc qui revient souvent, quand je suis fatiguée et que je dois justifier pourquoi j’évite les gens, c’est « Je ne sais pas ce qu’on attend de moi ». Je ne sais pas quel rôle je dois jouer, ce que je suis censée dire, quel chemin je dois suivre, et dans les moments de fatigue, je préférerais avoir un script et ne pas avoir à y penser, plutôt que de jouer avec l’anxiété du pile ou face, de l’incertitude, du risque de passer pour quelque chose que je ne suis pas (parce qu’il se trouve, aussi, que je n’aime pas non plus particulièrement me rendre compte, quand j’agis spontanément, que je risque d’être mise à l’écart). Il y a ce truc ambigu dans ma vie, cet espèce de double personne en moi, celle qui n’en fait qu’à sa tête et remet les règles en question parce qu’elle sait bien, au fond, qu’elle a raison, et celle qui essaye de coller à toutes les attentes parce qu’apparemment c’est en suivant des règles qu’on devient social.e, et il lui tient à cœur d’être intégrée et appréciée.

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Ne pas confondre : savoir et comprendre, savoir et pouvoir

De ma passion pour le ballet classique, je me rappelle que ce qui m’impressionnait le plus dans l’apprentissage n’était peut-être pas les prouesses physiques, l’effort et la douleur, mais le résultat final qui donnait une forte impression de facilité. Tout paraît fluide, naturel, comme allant de soi, mais derrière, il y a dix ans de travail quotidien, même pour le moindre port de bras, et dans les films qui mettent en scène des pseudos-ballerines qui sont des actrices ayant pris deux mois de cours de danse intensif, je pouvais le voir, il suffisait qu’elle lève le bras et je savais qu’elle n’était pas une vraie danseuse. Mais la plupart des gens, eux, tombaient dans le panneau. C’est pareil avec mes réponses, mon comportement social, mes expressions faciales : j’y ai tellement travaillé qu’on ne voit plus l’effort, que ça paraît naturel, comme allant de soi, et presque personne ne me démasque. Moi-même, j’ai oublié l’époque où je pouvais rester totalement absorbée en moi-même même au milieu de gens, un temps où je ne souriais pas automatiquement en rencontrant des êtres humains, un temps où j’avais moins conscience du regard extérieur sur moi, et je bridais moins mes réactions. J’attirais peut-être davantage l’attention, mais c’était moins fatiguant pour moi.Lire la suite »

L’illusion du privilège

Hier, j’essayais de rendre compte de mon éternel malaise social que j’ai longtemps attribué à ma culture familiale composite, qui ne me laissait m’intégrer véritablement dans aucun groupe social précis. J’y parlais aussi culpabilité de privilégiée, peur de me montrer oppressante ou snob sans m’en rendre compte, avec mes grands mots, mon amour des livres et de la réflexion nuancée et conceptuelle, mon rejet des activités de groupe et de divertissement. J’y racontais enfin que je m’étais trompée de route en me considérant longtemps uniquement sous l’angle sociologique : le psychologique est prépondérant chez moi. En tant que neuroatypique, j’ai souvent un vécu plus proche d’autres neuroatypiques plutôt que d’autres de ma classe sociale ou de ma culture. Et en tant que neuroatypique, je suis discriminée, mise à l’écart et mise en difficulté dans un système neurotypique, et ça me semble être au moins peser autant (sinon plus) sur la balance que mes privilèges de l’autre côté.

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