Par amour de soi : se dire handicapé.e

Il y a ce drôle de glissement sur le mot handicapé. On est handicapé.e par quelque chose, par une situation, par un environnement, c’est même théorisé dans le modèle social du handicap***. Dans ce sens-là, les handicaps sont multiples, parfois transitoires, en tous les cas atténuables. Mais dans le langage courant, handicapé désigne une catégorie de la population à part, inconnue et fantasmée. Handicapé désigne une essence de personne stéréotypée, souvent en fauteuil, à lunettes à verres épais et ayant du mal à s’exprimer, comme pour mieux signifier dans ce stéréotype qu’il y a tout un monde d’incompréhension entre moi, normal.e, et lae handicapé.e. C’est un mot presque magique, qui jette un silence sur la foule quand on le prononce, des mines gênées, des airs compatissants. C’est un mot qui attendrit, qui fait s’ouvrir les porte-monnaies, mais qui trace une frontière aussi, on ne va quand même pas leur parler et s’intéresser vraiment à ce qu’iels sont, ces handicapé.e.s. Iels sont handicapé.e.s, iels sont différent.e.s physiquement, parfois on s’émeut de découvrir qu’il y a une vraie personne en-dessous, mais ça ne va jamais plus loin, comme si le mot « handicapé.e » recouvrait toute l’identité de la personne, alors qu’elle signifie surtout la place qui lui est faite dans la société.Lire la suite »

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Ce qu’on attend de moi

Un truc qui revient souvent, quand je suis fatiguée et que je dois justifier pourquoi j’évite les gens, c’est « Je ne sais pas ce qu’on attend de moi ». Je ne sais pas quel rôle je dois jouer, ce que je suis censée dire, quel chemin je dois suivre, et dans les moments de fatigue, je préférerais avoir un script et ne pas avoir à y penser, plutôt que de jouer avec l’anxiété du pile ou face, de l’incertitude, du risque de passer pour quelque chose que je ne suis pas (parce qu’il se trouve, aussi, que je n’aime pas non plus particulièrement me rendre compte, quand j’agis spontanément, que je risque d’être mise à l’écart). Il y a ce truc ambigu dans ma vie, cet espèce de double personne en moi, celle qui n’en fait qu’à sa tête et remet les règles en question parce qu’elle sait bien, au fond, qu’elle a raison, et celle qui essaye de coller à toutes les attentes parce qu’apparemment c’est en suivant des règles qu’on devient social.e, et il lui tient à cœur d’être intégrée et appréciée.

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La porte de sortie

Je passe souvent pour pessimiste, parce que j’ai tendance à m’imaginer les pires issues possibles à toute situation appréhendée. Mais qu’on réponde à mon inquiétude en me disant « ça va bien se passer » n’est d’aucune aide, je vous assure ; en revanche, se confronter à ma peur, non pas la réduire à une improbabilité statistique mais examiner ce qui pourrait être fait en cas de catastrophe et quelles en seraient les conséquences émotionnelles, ça, oui, ça aide. Penser à toutes les stratégies possibles de réajustement, récupération, combat, en cas d’imprévu, de surcharge, de panique. Mais aussi, surtout : savoir que la fuite est possible. Que si tout tourne mal, partir est une solution valide. Que si une activité entamée devient trop lourde, on a le droit d’abandonner. Que si une pièce est trop bruyante, il y a une porte de sortie, que si un travail est inadapté, je peux rompre le contrat.

Savoir qu’il y a une porte de sortie, quelque part, savoir que je peux abandonner et partir et pas uniquement rester et combattre, ça me permet maintenant d’affronter un certain nombre de situations qui m’ont toujours causé de violentes crises de panique. J’aurais aimé, peut-être, savoir ça plus jeune, savoir ça enfant. Lire la suite »

Se vouloir du bien

J’écris souvent ça dans mes courriers, j’écris ça dans mes messages : Prends soin de toi. Take care. Pour moi c’est la chose la plus forte que je puisse écrire, ça me paraît vraiment essentiel, avant toute chose, de faire attention à soi. Moi aussi, c’est ce que je m’oblige à me mettre comme 1er objectif quotidien, quitte à laisser tomber tout le reste : je prends soin de moi.

Mais c’est n’importe quoi. Je prends rarement soin de moi. Parce que je me mets ça comme une injonction, une nouvelle injonction, et que je ne sais pas penser autrement qu’en termes d’obligations. Parce que je prends soin comme on ferait un travail, et pas sur un instinct de survie naturel qui serait de se vouloir du bien, de vouloir se préserver, normalement, de base, comme ça, en réponse à rien et en attente d’aucun résultat, juste parce que, juste parce qu’on est humain. Lire la suite »

Classes sociales ou catégories neuropsychologiques

En retombant sur Retour à Reims de Didier Eribon j’ai réfléchi à nouveau à la honte sociale, une thématique qui me passionne, parce que je ne peux me situer par rapport à elle, étant d’un milieu mixte assez difficilement définissable, demi-origine bourgeoise-élitiste, double nationalité, éthique protestante, moyens financiers limités. J’ai traversé des milieux mixtes aussi, et la culture populaire valorisée à l’école primaire – dont j’étais exclue, avec mes livres et mon ignorance des émissions télévisées – est devenue stigmatisée au lycée que j’ai fréquenté, rendant ma compréhension des codes sociaux encore plus confuse. D’enfant à adulte, j’ai entretenu, dans tous les milieux, une honte toute personnelle, que j’interprétais comme le résultat de la culture hybride et contradictoire transmise par mes parents, qui ne me laissait me situer dans aucun groupe social. Lourde de la conscience d’avoir des privilèges, tout en ne trouvant ma place dans aucun groupe privilégié, j’ai cultivé cette honte d’être dans l’entre-deux, de n’appartenir ni au populaire ni au cultivé, celle de n’appartenir pas. Ou plus encore : la honte d’avoir honte, moi qui cumule plusieurs privilèges (blanche, valide, intellectuelle), mais qui n’ai longtemps pas compris que ma constante inadaptation aux groupes sociaux était aussi la résultante de mon appartenance à d’autres catégories dominées (femme, « pauvre », neuroatypique). Je sais, en vrai, il s’agit d’un sentiment de culpabilité, mais chez les personnes comme moi, je ne suis pas sûre de la distinction nette entre sentiment de culpabilité, de honte et d’humiliation (autre sujet passionnant sur lequel je reviendrai).

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La culpabilité d’être soi

Je suis une personne qui occupe de l’espace. Je parle fort, je pense beaucoup à moi (ou sur moi, disons), je sais ce que je veux et encore plus ce que je ne veux pas, je refuse de me plier aux règles collectives si je n’en comprends pas le sens, et j’ai toujours eu un sentiment de la justice sur-développé. Ça ne m’empêche pas d’être aussi naturellement portée à l’altruisme : je ressens les autres, je ne supporte pas l’injustice, je ne comprends pas la méchanceté, et j’ai en horreur la compétition. Mais mon hypersensibilité prend de la place, mon hyperémotivité fait du bruit, et du coup, je donne l’impression d’être autocentrée et égoïste.

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