L’illusion du privilège

Hier, j’essayais de rendre compte de mon éternel malaise social que j’ai longtemps attribué à ma culture familiale composite, qui ne me laissait m’intégrer véritablement dans aucun groupe social précis. J’y parlais aussi culpabilité de privilégiée, peur de me montrer oppressante ou snob sans m’en rendre compte, avec mes grands mots, mon amour des livres et de la réflexion nuancée et conceptuelle, mon rejet des activités de groupe et de divertissement. J’y racontais enfin que je m’étais trompée de route en me considérant longtemps uniquement sous l’angle sociologique : le psychologique est prépondérant chez moi. En tant que neuroatypique, j’ai souvent un vécu plus proche d’autres neuroatypiques plutôt que d’autres de ma classe sociale ou de ma culture. Et en tant que neuroatypique, je suis discriminée, mise à l’écart et mise en difficulté dans un système neurotypique, et ça me semble être au moins peser autant (sinon plus) sur la balance que mes privilèges de l’autre côté.

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Classes sociales ou catégories neuropsychologiques

En retombant sur Retour à Reims de Didier Eribon j’ai réfléchi à nouveau à la honte sociale, une thématique qui me passionne, parce que je ne peux me situer par rapport à elle, étant d’un milieu mixte assez difficilement définissable, demi-origine bourgeoise-élitiste, double nationalité, éthique protestante, moyens financiers limités. J’ai traversé des milieux mixtes aussi, et la culture populaire valorisée à l’école primaire – dont j’étais exclue, avec mes livres et mon ignorance des émissions télévisées – est devenue stigmatisée au lycée que j’ai fréquenté, rendant ma compréhension des codes sociaux encore plus confuse. D’enfant à adulte, j’ai entretenu, dans tous les milieux, une honte toute personnelle, que j’interprétais comme le résultat de la culture hybride et contradictoire transmise par mes parents, qui ne me laissait me situer dans aucun groupe social. Lourde de la conscience d’avoir des privilèges, tout en ne trouvant ma place dans aucun groupe privilégié, j’ai cultivé cette honte d’être dans l’entre-deux, de n’appartenir ni au populaire ni au cultivé, celle de n’appartenir pas. Ou plus encore : la honte d’avoir honte, moi qui cumule plusieurs privilèges (blanche, valide, intellectuelle), mais qui n’ai longtemps pas compris que ma constante inadaptation aux groupes sociaux était aussi la résultante de mon appartenance à d’autres catégories dominées (femme, « pauvre », neuroatypique). Je sais, en vrai, il s’agit d’un sentiment de culpabilité, mais chez les personnes comme moi, je ne suis pas sûre de la distinction nette entre sentiment de culpabilité, de honte et d’humiliation (autre sujet passionnant sur lequel je reviendrai).

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Être soi-même

Notre monde moderne est contradictoire (sans blague). Un truc qui m’a toujours troublée ce sont les injonctions contraires particulièrement présentes dans la presse féminine (ou dans la publicité, qui cherche à nous vendre des gâteaux tout en faisant passer un message en-dessous nous disant précisément de ne pas manger de gâteaux) : changez-vous, camouflez-vous, modifiez-vous, dissimulez-vous, mais en même temps, soyez vous-mêmes. Je n’ai jamais compris comment répondre à ce double truc : il fallait que je sois comme les autres (« t’es pas comme les autres, toi »), comme tout le monde (« tu peux pas faire comme tout le monde ? »), normale (« c’est pas normal, ta réaction »), mais en même temps, il fallait que je sois moi-même. Alors merde, on a passé vingt ans à me dire de ne pas être moi-même, et puis subitement, quand j’ai commencé à oser en parler un peu, de mes efforts permanents pour me cacher, de mes questionnements incessants sur ce que je devrais faire, comme je devrais me comporter, ce que pensent les autres de moi, on me répond : Mais sois toi-même un peu !

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Une girafe zébrée (errance diagnostique, 4e volet)

[suite et pas fin du questionnement, et liens au bas de l’article]

Charlie est le genre de personne, entière, intense, remplie, tout le temps : elle ne peut pas cesser d’être elle-même une seconde, ce elle-même plein de pensées qui explosent en branches toujours divisables, d’émotions qui la traversent ou la colonisent, de sensations qui l’envahissent et parfois la dérangent. Charlie tient toujours plusieurs conversations en même temps dans sa tête, elle pense à plusieurs choses en même temps, même quand elle lit, même quand elle rêve, elle analyse ses rêves en dormant, et se réveille parfois en se disant que c’est fatiguant. Seule, elle a parfois du mal à rester assise tant ses pensées galopent, elle pense à mille choses en même temps et il n’y a plus assez de place dans sa tête pour tout contenir, alors elle se lève marche gesticule, parle à voix haute avec elle-même en s’interrompant, avalant ses phrases, virant d’un sujet à un autre, pense à autre chose aussi, fait des virages contre-virages embouteillages accidents de pensée.

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Les étiquettes (errance diagnostique, 1er volet)

« Mais pourquoi tu veux une étiquette ? » me demande mon amoureux alors que je m’écroule en larmes après avoir passé des heures à me reconnaître dans des témoignages, qui ne sont pourtant pas de celleux que je pensais être mes cygnes. Comme beaucoup d’autres, je me suis sentie toute ma vie vilain petit canard et j’ai essayé de toujours continuer à chercher le milieu où je me sentirais enfin à ma place. Des petits moments, des éclairs, certaines discussions, certaines personnes que j’aime follement et qui me manquent encore même si parfois on ne se voit plus depuis des années, mais aussi des lectures et beaucoup de moments seule. Je cherche encore mes cygnes, je cherche encore mon lac, et bien que j’aime toujours penser en-dehors des catégories, ne pas classer les personnes, certainement pas les évaluer mieux ceci ou moins cela, j’ai tout de même encore besoin de trouver, pas forcément qui je suis, mais quel environnement est le plus adapté pour moi.

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compliqué.e, adj. : antonyme de simple ?

C’est juste que j’ai l’impression, avec toi, que chaque chose simple est compliquée.

Il a fait des efforts, il a réduit la fréquence d’énonciation de cette phrase, de quotidienne elle est devenue hebdomadaire, puis occasionnelle.

Moi aussi, j’ai fait des efforts, pour ne pas toujours dire tout ce qui se passe dans ma tête à chaque instant, pour me débrouiller seule avec mes hypothèses contre-hypothèses supputations calculs angoisses, à chaque proposition lancée.

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