Et sinon, quand est-ce qu’on parle de la société ?

J’ai une petite passion coupable, ou disons, un drôle d’objet d’étude, que j’ai examiné avec l’œil d’une historienne, d’une littéraire, d’une analyste du discours, d’une sociologue. Je ne le savais pas encore quand j’avais 11 ans et que je découvrais tout ça chez ma seule copine de collège d’alors, quand j’avais 11 ans et que mon œil n’était que celui d’une marginale qui ne connaissait-comprenait rien ni aux gens normaux ni à la culture mainstream, je ne le savais pas encore mais tout ça allait être ma source d’information la plus énorme, plus encore que la littérature qui m’obsédait et m’instruisait mais me montrait un monde fictionnel et d’un autre temps. Avec mon amie d’alors, on passait des heures nonchalamment allongées sur son lit à regarder des diffusions de « C’est mon choix », on lisait les magazines féminins qu’achetait sa mère et on en faisait les tests de pseudo-psychologie, j’en dévorais les témoignages et les courriers du cœur, et c’était comme relire des Bds ensemble, me faire expliquer les mots d’argot des chansons de Renaud ou les blagues des garçons du collège – j’observais un monde qui m’était totalement inconnu et étrange et je lui posais des questions, perplexe la plupart du temps devant ce que je voyais et entendais, perplexe surtout devant ce besoin de soumettre volontairement son chemin de vie à jugement et approbation d’autrui. Mon amie me répondait bien sûr avec les connaissances de son âge et de sa situation, un peu de culot et de dissidence, pas mal de tolérance, mais pas trop non plus, on revenait toujours à ce que la société a des castes, des supérieurs des inférieurs, des normaux et des bizarres ou des fous, et quelques destins individuels qui sortent de leur caste [pour mieux s’assimiler à une autre] et qui servent de « leçon de vie ». Lire la suite »

Publicités

La charge mentale et émotionnelle des femmes autistes (1)

On attend, aujourd’hui encore, 2018, France et alentours, un certain nombre de choses aléatoires et contraignantes d’une « femme ». On attend du petit être que l’on a décidé féminin d’être calibrée selon un type unique, un type qui serait doux, attentionné, prêt à se sacrifier pour les autres, pensant toujours à tout ce qui est pratique, un type qui vit dans l’ombre des autres, mais toujours irréprochable, jamais un mot de trop, pas de caractère débordant, pas d’originalité, et une certaine apparence physique dont l’entretien occupe tout l’espace mental et beaucoup de temps et d’énergie, et qui ne sert pas à grand-chose d’autre que de réduire la femme à l’état d’un petit objet décoratif et pas encombrant. Et pour que tout soit bien en place à l’âge adulte et qu’on ne pense pas trop à le remettre en question, on l’y prépare dès le plus jeune âge : ça devient une deuxième peau, on dit même que c’est naturel, inné, pourtant, cette deuxième peau étouffe. Et toutes ces exigences sont encore plus ingérables pour une personne autiste que pour une personne neurotypique (on pourrait faire la même chose en miroir avec les caractéristiques viriles attendues de l’individu mâle, autiste compris, mais pour aujourd’hui je parle des femmes, c’est tout, c’est comme ça). Pour une question d’intensité et d’incompatibilité.

Lire la suite »

La perplexité du genre

Sur tout formulaire de n’importe quoi, on doit cocher une case M ou F ou H/F. C’est la deuxième information de la rubrique « informations personnelles », juste après le nom, prénom (mais parfois même avant!), avant la date de naissance ou la nationalité. Deux catégories, M ou F. J’ai toujours été dérangée par cette case. Sur ces formulaires, il n’existe toujours pas de case « X » ou « autre », et surtout il n’existe pas de case : « en quoi est-ce important ? » ou « information non-pertinente ». S’il existe des cas dans lesquels c’est peut-être pertinent, disons, dans le milieu médical (mais pertinent de quoi, puisque les sexes sont bien plus multiples que ce que l’on croit, et que les informations utiles à toute procédure seront de toutes façons relevées après ?), je ne vois vraiment pas la nécessité de le demander absolument partout, comme premier moyen de classement des citoyen·ne·s, je sais, la langue française le fait aussi, et ça aussi ça m’énerve, j’aimerais un neutre, un universel, et un collectif – mais qui ne soient pas masculins. Lire la suite »

L’injonction à se trouver belleau et à s’aimer

Coucou, Bonjour, Salut, regarde je sais aussi parler d’autre chose que d’autisme. Même si parler corps et perception du corps est un sujet encore plus intime pour moi que de parler de mon cerveau (enfin le cerveau est dans mon corps, finalement, mais dichotomie occidentale moderne toussa toussa), c’est aussi politiquement (?) très important, et mes intérêts du moment sont en train de se reporter là-dessus à nouveau. [D’ailleurs je vais sûrement commencer à publier un peu d’anciens articles écrits sur la question du corps, de la grossophobie, des troubles alimentaires, du genre, écrits il y a longtemps et pas publiés encore, parce que je me suis remise à travailler là-dessus].

Alors, si, mon rapport au corps a aussi à voir avec l’autisme : je trouve ça barbant d’avoir un corps. Hypersensible. Qui surcharge. Qui ressent puissance 1000 tout le temps, c’est éreintant. Qui a des faiblesses, qui tombe malade, qui veut dormir, qui ralentit la vitesse de pensée quand il digère. Mon rapport passe aussi par un biais de genre : je trouve ça barbant d’être une femme et d’être classée dans le regard des autres comme « objet sexuel » (dès 9-10 ans, oui oui), ou « apparence plus importante qu’esprit ». Pour toutes ces raisons (formule hyper-concentrée 3 en 1, comme la lessive) je me suis à un certain âge désolidarisée de mon corps, j’ai voulu ignorer ses besoins de base (manger et dormir) et me réfugier dans ma tête. Mon corps s’est chargé de me rappeler son existence assez vite et s’est ensuit une guerre de plusieurs années que je narrerai dans un prochain épisode, soyez au rendez-vous. Aujourd’hui je veux parler amour de soi, amour du corps, et a-t-on besoin de se trouver beau-belle pour s’aimer (non).

Lire la suite »

Une rencontre

Il m’est arrivé un truc chouette samedi dernier, j’ai rencontré David et Marie, auteur.e.s du blog lgbthandicap. Je ne sais pas comment, dans mon enthousiaste du matin je me suis dit un jour tiens, puisque je passe brièvement par Paris, pourquoi pas commencer quelque part (la liste des nouvelles personnes que j’aimerais rencontrer sur Paris est longue, on va faire petit à petit) ; et quand j’ai reçu leur réponse positive un soir j’ai commencé à être anxieuse et à m’en vouloir de mes idées spontanées et sociables du matin. S’il n’y avait que des soirs, ou si je n’avais pas la règle de me tenir à ce qui était déjà décidé (le matin), je ne ferais jamais rien de nouveau dans ma vie.

Lire la suite »

Bicycle, bicoque, bigot, bi quoi ?

Chaque fois qu’Alice* tombe sur le mot de biphobie, elle se dit, quand même, c’est un mot exagéré, rien à voir avec l’homophobie, et en se disant ça, elle fait preuve envers elle-même de biphobie. Si Alice se dit que la biphobie, c’est pas quelque chose de si terrible, c’est parce qu’elle a bien intégré le discours dominant, qui veut que sa situation soit moins délicate que celle des homos, puisqu’elle peut toujours choisir de se cacher derrière son versant hétéro, elle peut toujours choisir d’être une femme qui aime les hommes. Sauf, que, justement, non. Et c’est ça qui est douloureux. N’être à sa place dans aucune des catégories, ne pas se sentir soi-même en se disant hétéro, ne pas se sentir soi-même en se disant lesbienne. N’être prise au sérieux par personne, être rejetée des deux côtés, être à l’avance soupçonnée d’infidélité. Voir sa sexualité réduite à une passade, une phase, une mode, une inconstance, une expérience. Au final : se prendre de l’homophobie en pleine gueule, quand elle est avec une fille, ne pas pouvoir chercher le soutien d’homos, quand elle est avec un mec, et au final, se prendre de la biphobie partout.

Lire la suite »