La dépression

On dit être à bout, à bout de quoi

Ou être au bout du rouleau, comme le dévideur de scotch qui d’un coup bloque et la marque rouge qui apparaît sur l’anneau nu du rouleau terminé.

Être épuisé, comme un puits sans eau, un produit plus disponible en rayon, un livre qui n’est plus imprimé

Toucher le fond, je ne sais pas, peut-on se heurter sans cesse à un nouveau fond, il y a-t-il des infinités de double-fonds dans cet abîme qu’est la dépression

En italien il me dit sei a pezzi. En morceaux.

Oui en miettes, en brisures, en poussière, à ramasser à la balayette, à jeter à la poubelle.Lire la suite »

Une prescription de liberté

Quelque part dans mon esprit bordélique, explosif et désordonné, se cache une petite personne très perfectionniste que j’ai pas mal malmenée. À en juger par mon niveau constant d’anxiété, la sévérité des mes auto-critiques et la constante insatisfaction sur tout ce que je fais, certains ne seront pas surpris de m’entendre me qualifier de perfectionniste. À voir, pourtant, le nombre de trucs inachevés et brouillons que je fais, d’autres s’en étonneront peut-être.

Pourtant. Je suis perfectionniste, moi qui ne crois pas en la perfection, je ne sais pas pourquoi, il y a un truc : un besoin d’harmonie, ou un besoin d’absolu, ou une haine de moi-même à racheter d’une manière ou d’une autre, qui me pousse à me dire que ce n’est jamais assez bien. Lire la suite »

Affirmation

Je ne suis pas avec autisme. Je ne porte pas l’autisme en bandoulière, en maquillage, en survêtement. Je suis autiste et je ne peux pas être autrement. Je sais bien qu’on dirait que. On dirait que quoi. On dirait, justement, que je porte un costume de neurotypique. C’est celui-ci, mon costume, mon accessoire, mon grimage, pas l’autisme. Je l’enlève à la fin de la journée et je suis moi toute nue. Je l’enlève dès que je suis seule ou au moins pas regardée par des gens que je connais, je suis toujours moi en-dessous, moi autiste, et parfois j’étouffe, j’ai du mal à bouger, à penser, j’ai mal, parce que ce costume est désagréable. Parfois je le boutonne mal et ça se voit. Parfois je l’oublie et c’est magique pour quelques instants, je me sens libre, je me sens entière. Parfois je l’oublie et je me prends davantage le monde en pleine gueule. Parfois je l’oublie et au contraire des personnes seront plus bienveillantes avec moi, parce qu’enfin elles voient que je suis autiste, au lieu de ne pas me croire sur parole. Lire la suite »

Repenser mes limites

C’est toujours délicat de retracer une histoire. De décrire, depuis le regard adulte que j’incarne à présent, l’enfant et l’ado que j’ai été. Selon l’histoire que l’on veut raconter, on appliquera un filtre différent au passé. On assortira différemment des éléments isolés, pour former une image d’ensemble cohérente, d’une couleur correspondante à notre argument.

Surtout que je suis douée pour les histoires. Toute ma vie ne s’est déroulée que sous forme de narration. Les choses n’étaient vécues que si je les écrivais en même temps, au moins dans ma tête. J’ai tout écrit, tout raconté, tout romancé, jusqu’à ne plus savoir vraiment où je me situais entre ces lignes et ces décors. J’ai arrêté mes histoires il y a quelques années, perdant cette vie vécue qui ne s’inscrit dans ma mémoire que si je la raconte, mais gagnant en liberté d’interprétation, d’invention, de réécriture. Je n’ai pas de vérité sur ce qui s’est passé dans ma vie, seulement des facettes qui me semblent refléter plus ou moins bien la situation, que j’additionne les unes aux autres pour tenter de trouver une unité, tout en sachant que tout un jour pourra à nouveau basculer, que peut-être qu’une fois de plus je m’apercevrai que j’avais la tête à l’envers ou le regard voilé et qu’il faudra que je relise et revoie et réinterprète tout sous une nouvelle lumière. Lire la suite »

La solitude de l’expérience de la souffrance

J’ai écrit ce texte il y a deux ou trois ans, après une crise de boulimie et un meltdown (que je ne pouvais pas encore appeler meltdown), en état d’anéantissement total ; il fait partie d’un recueil de textes et de réflexions que j’ai écrits autour de mon expérience des troubles alimentaires. Aujourd’hui je l’en extrais et je le partage ici, parce qu’à chaque fois que je le relis il me calme, c’est comme un texte doudou, alors même qu’il est triste et que je l’ai écrit dans un état de profond désespoir. Mais en même temps, l’écrire m’avait redonné la conscience que si j’étais seule à pouvoir me consoler pleinement, c’est que cette force-là en moi pour continuer à avancer, je devais bien l’avoir, tout de même.Lire la suite »

Post-diagnostic : les montagnes russes

Attention, aujourd’hui je vais aborder un sujet qui fâche, un peu. J’ai envie de parler des retombées négatives d’un diagnostic d’autisme (ou d’autre chose, mais je pense que c’est assez valable pour l’autisme et c’est mon expérience), en particulier un diagnostic tardif, qui dans un premier temps nous apparaît comme salvateur.

Je dis sujet qui fâche, parce que l’autisme et autres conditions neuro/psy sont tellement stigmatisées que l’on a plutôt, d’habitude, à se défendre de la valeur positive du diagnostic pour nous. À devoir se battre contre la famille qui n’accepte pas ce terme, contrer les réactions des ami·es face à un mot-tabou, et même devoir convaincre notre médecin/psy ordinaire réticent·e à l’idée de nous envoyer confirmer un diagnostic qu’iel juge dégradant, alors qu’après tout, « on s’est bien débrouillé·e sans jusque-là », donc qu’est-ce qu’une nouvelle « étiquette » pourrait nous apporter. Mais aujourd’hui, je m’adresse à celleux qui, comme moi, n’ont vu que du positif dans la découverte de leur autisme, ont été entouré·es d’une communauté autiste et de « modèles » d’autistes qui n’y voyaient que du positif, et pourtant, ont quand même eu à surmonter pas mal d’obstacles et d’émotions négatives tout au long de la longue période de découverte et réadaptation que suppose ce diagnostic.Lire la suite »

« Ouf, je ne suis pas folle, je suis autiste » – quelques pensées en vrac autour de cet énoncé

[et oui je ne m’améliore pas en titres, je sais]

J’adore les articles de journaux, revues, magazines, qui parlent de femmes autistes relatant la découverte de leur autisme sur le tard (ou hommes, mais y’en a moins). C’est un de mes combats personnels, forcément, j’aime qu’on en parle dans la presse, je me dis que ça tournera, que ça arrivera à la conscience d’un plus grand nombre, qu’on pourra en discuter. Y’a des choses qui picotent, cela dit, dans les formulations. Pas que les formulations des journalistes (j’aurais trop de choses à dire là-dessus, on y reviendra) : dans les paroles énoncées par les personnes autistes interrogées.Lire la suite »

Après la tempête

Oui, je reviens parler de meltdown, de crises, de tous ces moments hors de soi où l’on n’agit plus tout à fait avec raison (mais je vais bien don’t worry), ou  plutôt, de l’après de ces moments. Quand on est enfant, on dit que ce sont des caprices, qu’avec un peu plus de rigidité dans l’éducation, ça nous passera. Quand on est ado, on dit que c’est la crise d’ado, le besoin d’opposition, l’humeur à fleur de peau à cause des hormones, et à nouveau, un peu de rigidité dans l’éducation, un peu de patience, ça nous passera. Et puis adulte ça continue, parfois même, ça s’intensifie, et plus les années avancent et moins on réussit à se faire une image stable de soi, et à maintenir l’auto-estime à un niveau sain.

Lire la suite »

Coup de gueule : non, on ne s’habitue pas à la douleur de vivre

Charlie était optimiste, pensait continuer paisiblement sa semaine à barrer petit à petit des tâches de sa liste et terminer d’écrire pendant ses heures de liberté ses articles sur les questions de communication. Période calme, l’impression de mieux gérer la surcharge, la fatigue et les crises, retour de la joie d’être en vie. Et puis l’imprévu arrive. Le mot de travers au mauvais moment, et son cerveau soudain bombardé par trop d’informations soudaines à traiter, l’impression d’être pris au piège, que rien ne lui a été demandé, qu’elle n’a plus de contrôle sur les choses. Et PAF explosion. [j’ai parlé des meltdowns ici, vite fait, et pourtant c’est devenu de loin mon article le plus lu et partagé. Preuve que même aux adultes, ça parle…]Lire la suite »

Par amour de soi : se dire handicapé.e

Il y a ce drôle de glissement sur le mot handicapé. On est handicapé.e par quelque chose, par une situation, par un environnement, c’est même théorisé dans le modèle social du handicap***. Dans ce sens-là, les handicaps sont multiples, parfois transitoires, en tous les cas atténuables. Mais dans le langage courant, handicapé désigne une catégorie de la population à part, inconnue et fantasmée. Handicapé désigne une essence de personne stéréotypée, souvent en fauteuil, à lunettes à verres épais et ayant du mal à s’exprimer, comme pour mieux signifier dans ce stéréotype qu’il y a tout un monde d’incompréhension entre moi, normal.e, et lae handicapé.e. C’est un mot presque magique, qui jette un silence sur la foule quand on le prononce, des mines gênées, des airs compatissants. C’est un mot qui attendrit, qui fait s’ouvrir les porte-monnaies, mais qui trace une frontière aussi, on ne va quand même pas leur parler et s’intéresser vraiment à ce qu’iels sont, ces handicapé.e.s. Iels sont handicapé.e.s, iels sont différent.e.s physiquement, parfois on s’émeut de découvrir qu’il y a une vraie personne en-dessous, mais ça ne va jamais plus loin, comme si le mot « handicapé.e » recouvrait toute l’identité de la personne, alors qu’elle signifie surtout la place qui lui est faite dans la société.Lire la suite »