Et puis un jour une psy te reconnaît (errance diagnostique, 5e volet)

Ces derniers temps, tu es fatiguée de ta vie. Oui, bon, le ces derniers temps revient cycliquement, okay. Revient même parfois tous les jours, dépendant de la période et du nombre de choses que tu as à faire et du nombre d’heures passées dans la jungle urbaine. Du coup même celleux qui savent se disent que ce n’est pas grave, que ça va passer. Que c’est juste que tu manques de courage et que tu ne fais pas assez d’efforts, que tu es une personne qui aime bien se plaindre et qui ne voit pas la vie du bon côté, c’est comme ça. Toi, tu savais autrefois que c’était faux, autrefois, quand tu t’autorisais encore à être révoltée, à être en colère, et que ton énergie allait dans la création et non dans la destruction ; mais petit à petit, tu t’es laissée convaincre, peut-être que c’est normal pour toi, après tout, de ne pas aller bien.Lire la suite »

Publicités

Petits arrangements au quotidien

Il y a de ces choses que je fais depuis toujours sans m’en rendre compte, et qui n’ont pris sens que petit à petit. En fait, qui n’ont pris sens qu’il y a deux mois, quand subitement j’ai bien voulu voir. Avant, j’expliquais séparément, maintenant, ça va ensemble. Il y a une cohérence d’ensemble à tous mes comportements répétés dans de nombreuses situations diverses. Maintenant je peux parler en généralités. Mettre une même continuité depuis les cours d’école de l’école primaire (refuge coin du préau), les vacances en famille (refuge dans la couchette arrière du camion), les pauses midis au lycée (refuge coins d’escaliers), l’université (refuge coins cachés de la BU), et le reste de ma vie de jeune adulte : la précipitation à retrouver ma chambre après une journée de travail, le passage d’une pièce à l’autre et le refuge dans la petite cuisine lors des grosses soirées. Je me suis toujours, aussi, cachée dans une écharpe et dans mes manches. J’ai toujours chipé des trucs à manger quand personne ne regardait, comme si manger sans être vue pouvait rétablir un équilibre de moi-même face au monde. Je me suis toujours fixée sur des détails du paysage, des vêtements, du mur ou de la table, du visage, pour m’apaiser quand trop d’agitation.Lire la suite »

Classes sociales ou catégories neuropsychologiques

En retombant sur Retour à Reims de Didier Eribon j’ai réfléchi à nouveau à la honte sociale, une thématique qui me passionne, parce que je ne peux me situer par rapport à elle, étant d’un milieu mixte assez difficilement définissable, demi-origine bourgeoise-élitiste, double nationalité, éthique protestante, moyens financiers limités. J’ai traversé des milieux mixtes aussi, et la culture populaire valorisée à l’école primaire – dont j’étais exclue, avec mes livres et mon ignorance des émissions télévisées – est devenue stigmatisée au lycée que j’ai fréquenté, rendant ma compréhension des codes sociaux encore plus confuse. D’enfant à adulte, j’ai entretenu, dans tous les milieux, une honte toute personnelle, que j’interprétais comme le résultat de la culture hybride et contradictoire transmise par mes parents, qui ne me laissait me situer dans aucun groupe social. Lourde de la conscience d’avoir des privilèges, tout en ne trouvant ma place dans aucun groupe privilégié, j’ai cultivé cette honte d’être dans l’entre-deux, de n’appartenir ni au populaire ni au cultivé, celle de n’appartenir pas. Ou plus encore : la honte d’avoir honte, moi qui cumule plusieurs privilèges (blanche, valide, intellectuelle), mais qui n’ai longtemps pas compris que ma constante inadaptation aux groupes sociaux était aussi la résultante de mon appartenance à d’autres catégories dominées (femme, « pauvre », neuroatypique). Je sais, en vrai, il s’agit d’un sentiment de culpabilité, mais chez les personnes comme moi, je ne suis pas sûre de la distinction nette entre sentiment de culpabilité, de honte et d’humiliation (autre sujet passionnant sur lequel je reviendrai).

Lire la suite »

Être soi-même

Notre monde moderne est contradictoire (sans blague). Un truc qui m’a toujours troublée ce sont les injonctions contraires particulièrement présentes dans la presse féminine (ou dans la publicité, qui cherche à nous vendre des gâteaux tout en faisant passer un message en-dessous nous disant précisément de ne pas manger de gâteaux) : changez-vous, camouflez-vous, modifiez-vous, dissimulez-vous, mais en même temps, soyez vous-mêmes. Je n’ai jamais compris comment répondre à ce double truc : il fallait que je sois comme les autres (« t’es pas comme les autres, toi »), comme tout le monde (« tu peux pas faire comme tout le monde ? »), normale (« c’est pas normal, ta réaction »), mais en même temps, il fallait que je sois moi-même. Alors merde, on a passé vingt ans à me dire de ne pas être moi-même, et puis subitement, quand j’ai commencé à oser en parler un peu, de mes efforts permanents pour me cacher, de mes questionnements incessants sur ce que je devrais faire, comme je devrais me comporter, ce que pensent les autres de moi, on me répond : Mais sois toi-même un peu !

Lire la suite »

Une girafe zébrée (errance diagnostique, 4e volet)

[suite et pas fin du questionnement, et liens au bas de l’article]

Charlie est le genre de personne, entière, intense, remplie, tout le temps : elle ne peut pas cesser d’être elle-même une seconde, ce elle-même plein de pensées qui explosent en branches toujours divisables, d’émotions qui la traversent ou la colonisent, de sensations qui l’envahissent et parfois la dérangent. Charlie tient toujours plusieurs conversations en même temps dans sa tête, elle pense à plusieurs choses en même temps, même quand elle lit, même quand elle rêve, elle analyse ses rêves en dormant, et se réveille parfois en se disant que c’est fatiguant. Seule, elle a parfois du mal à rester assise tant ses pensées galopent, elle pense à mille choses en même temps et il n’y a plus assez de place dans sa tête pour tout contenir, alors elle se lève marche gesticule, parle à voix haute avec elle-même en s’interrompant, avalant ses phrases, virant d’un sujet à un autre, pense à autre chose aussi, fait des virages contre-virages embouteillages accidents de pensée.

Lire la suite »

Bordertruc et cyclomachin (errance diagnostique, 3e volet)

Pas de chatons aujourd’hui, mais des renards.

origines
BD : « Goupil ou face« , Lou Lubie

Ce renard est le corps donné par « Lou Lubie » à son trouble diagnostiqué à l’âge adulte : la cyclothymie, forme de bipolarité (apparemment on dit bipolaire II1/2…). C’est il y a quelques mois, au cours d’une autre lecture, que j’ai découvert ce terme de cyclothymique, non plus utilisé simplement pour décrire un simple tempérament, mais comme trouble bipolaire mineur. Ce qui m’a intriguée, c’est la différence entre trouble borderline et bipolarité cyclothymique (parce qu’avec bipolaire I et II, la différence est flagrante, je sais bien, pas de doute).

Lire la suite »

à la limite (errance diagnostique, 2e volet)

Quand j’ai découvert ces mots, borderline, état limite, j’avais treize ans, et je l’ai trouvé tout à fait adapté parce que je me sentais, en effet, toujours en limite de quelque chose : limite de la folie, limite de l’explosion. Ma vie était une succession de moments imprévisibles, en une seconde tout pouvait basculer, une crise de panique, une crise de colère, une crise de larmes, pour rien, ou ce que les autres qualifient de rien. Je loupais mon bus et c’était la fin du monde, plus rien n’allait jamais fonctionner, autant aller me suicider tout de suite (genre, pour de vrai). Un truc, une tache, un mot, et je perdais pied, j’avais l’impression de devenir folle, alors qu’une minute avant, trois minutes plus tard, je pouvais tout aussi bien être calme et raisonnée.

Lire la suite »