L’expertise de soi

J’ai entendu pas mal de bêtises sur moi au cours de ma vie, des mots que je savais ne pas coller avec mon ressenti, ma volonté ou mes intentions, et pourtant, je n’ai jamais pu totalement y faire barrage, et rarement et seulement récemment pu m’expliquer (mais non réellement comprendre) pourquoi une majorité de personnes interprétait mes actes et mes mots de manière, pour moi, totalement fausse. Depuis l’enfance où la simple mini-accusation, où la moindre mini-injustice, me paralysait totalement et m’empêchait de me défendre autrement qu’en fuyant ou criant, j’ai fait des progrès en autodéfense, passant par l’écrit d’abord, de longues lettres argumentatives visant à expliquer mon point de vue et mon ressenti… mais les situations de malentendu et de décalage ont continué à se produire (voire être renforcées par ma tendance à me justifier à l’écrit), parfois énormes, souvent plus subtiles au fur et à mesure qu’avançaient les années et que grandissait ma connaissance théorique des normes sociales, affectives, linguistiques, de mon environnement.Lire la suite »

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Signes cliniques, seuil diagnostique et coût réel de la cape d’invisibilité

Autant l’annoncer tout de suite : il y a deux semaines, dans un centre expert qui porte drôlement son nom, j’ai reçu un verdict qui se situerait quelque part entre le cauchemar et la blague – j’attendrai encore quelques semaines le rapport écrit dans l’espoir de pouvoir mettre à l’œuvre mon sens logique pour en débusquer les failles –, mais qui m’a rendu difficile, entre autres, de continuer à écrire sur le blog. Aujourd’hui, j’ai décidé que le seul moyen de faire cesser le cercle obsessionnel et de pouvoir à nouveau aborder d’autres sujets aussi, c’était d’en parler, malgré la crainte d’être décrédibilisée par certain.e.s.Lire la suite »

Et puis un jour une psy te reconnaît (errance diagnostique, 5e volet)

Ces derniers temps, tu es fatiguée de ta vie. Oui, bon, le ces derniers temps revient cycliquement, okay. Revient même parfois tous les jours, dépendant de la période et du nombre de choses que tu as à faire et du nombre d’heures passées dans la jungle urbaine. Du coup même celleux qui savent se disent que ce n’est pas grave, que ça va passer. Que c’est juste que tu manques de courage et que tu ne fais pas assez d’efforts, que tu es une personne qui aime bien se plaindre et qui ne voit pas la vie du bon côté, c’est comme ça. Toi, tu savais autrefois que c’était faux, autrefois, quand tu t’autorisais encore à être révoltée, à être en colère, et que ton énergie allait dans la création et non dans la destruction ; mais petit à petit, tu t’es laissée convaincre, peut-être que c’est normal pour toi, après tout, de ne pas aller bien.Lire la suite »

Petits arrangements au quotidien

Il y a de ces choses que je fais depuis toujours sans m’en rendre compte, et qui n’ont pris sens que petit à petit. En fait, qui n’ont pris sens qu’il y a deux mois, quand subitement j’ai bien voulu voir. Avant, j’expliquais séparément, maintenant, ça va ensemble. Il y a une cohérence d’ensemble à tous mes comportements répétés dans de nombreuses situations diverses. Maintenant je peux parler en généralités. Mettre une même continuité depuis les cours d’école de l’école primaire (refuge coin du préau), les vacances en famille (refuge dans la couchette arrière du camion), les pauses midis au lycée (refuge coins d’escaliers), l’université (refuge coins cachés de la BU), et le reste de ma vie de jeune adulte : la précipitation à retrouver ma chambre après une journée de travail, le passage d’une pièce à l’autre et le refuge dans la petite cuisine lors des grosses soirées. Je me suis toujours, aussi, cachée dans une écharpe et dans mes manches. J’ai toujours chipé des trucs à manger quand personne ne regardait, comme si manger sans être vue pouvait rétablir un équilibre de moi-même face au monde. Je me suis toujours fixée sur des détails du paysage, des vêtements, du mur ou de la table, du visage, pour m’apaiser quand trop d’agitation.Lire la suite »

Classes sociales ou catégories neuropsychologiques

En retombant sur Retour à Reims de Didier Eribon j’ai réfléchi à nouveau à la honte sociale, une thématique qui me passionne, parce que je ne peux me situer par rapport à elle, étant d’un milieu mixte assez difficilement définissable, demi-origine bourgeoise-élitiste, double nationalité, éthique protestante, moyens financiers limités. J’ai traversé des milieux mixtes aussi, et la culture populaire valorisée à l’école primaire – dont j’étais exclue, avec mes livres et mon ignorance des émissions télévisées – est devenue stigmatisée au lycée que j’ai fréquenté, rendant ma compréhension des codes sociaux encore plus confuse. D’enfant à adulte, j’ai entretenu, dans tous les milieux, une honte toute personnelle, que j’interprétais comme le résultat de la culture hybride et contradictoire transmise par mes parents, qui ne me laissait me situer dans aucun groupe social. Lourde de la conscience d’avoir des privilèges, tout en ne trouvant ma place dans aucun groupe privilégié, j’ai cultivé cette honte d’être dans l’entre-deux, de n’appartenir ni au populaire ni au cultivé, celle de n’appartenir pas. Ou plus encore : la honte d’avoir honte, moi qui cumule plusieurs privilèges (blanche, valide, intellectuelle), mais qui n’ai longtemps pas compris que ma constante inadaptation aux groupes sociaux était aussi la résultante de mon appartenance à d’autres catégories dominées (femme, « pauvre », neuroatypique). Je sais, en vrai, il s’agit d’un sentiment de culpabilité, mais chez les personnes comme moi, je ne suis pas sûre de la distinction nette entre sentiment de culpabilité, de honte et d’humiliation (autre sujet passionnant sur lequel je reviendrai).

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Être soi-même

Notre monde moderne est contradictoire (sans blague). Un truc qui m’a toujours troublée ce sont les injonctions contraires particulièrement présentes dans la presse féminine (ou dans la publicité, qui cherche à nous vendre des gâteaux tout en faisant passer un message en-dessous nous disant précisément de ne pas manger de gâteaux) : changez-vous, camouflez-vous, modifiez-vous, dissimulez-vous, mais en même temps, soyez vous-mêmes. Je n’ai jamais compris comment répondre à ce double truc : il fallait que je sois comme les autres (« t’es pas comme les autres, toi »), comme tout le monde (« tu peux pas faire comme tout le monde ? »), normale (« c’est pas normal, ta réaction »), mais en même temps, il fallait que je sois moi-même. Alors merde, on a passé vingt ans à me dire de ne pas être moi-même, et puis subitement, quand j’ai commencé à oser en parler un peu, de mes efforts permanents pour me cacher, de mes questionnements incessants sur ce que je devrais faire, comme je devrais me comporter, ce que pensent les autres de moi, on me répond : Mais sois toi-même un peu !

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Une girafe zébrée (errance diagnostique, 4e volet)

[suite et pas fin du questionnement, et liens au bas de l’article]

Charlie est le genre de personne, entière, intense, remplie, tout le temps : elle ne peut pas cesser d’être elle-même une seconde, ce elle-même plein de pensées qui explosent en branches toujours divisables, d’émotions qui la traversent ou la colonisent, de sensations qui l’envahissent et parfois la dérangent. Charlie tient toujours plusieurs conversations en même temps dans sa tête, elle pense à plusieurs choses en même temps, même quand elle lit, même quand elle rêve, elle analyse ses rêves en dormant, et se réveille parfois en se disant que c’est fatiguant. Seule, elle a parfois du mal à rester assise tant ses pensées galopent, elle pense à mille choses en même temps et il n’y a plus assez de place dans sa tête pour tout contenir, alors elle se lève marche gesticule, parle à voix haute avec elle-même en s’interrompant, avalant ses phrases, virant d’un sujet à un autre, pense à autre chose aussi, fait des virages contre-virages embouteillages accidents de pensée.

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