N’en faisons pas toute une histoire

« Parfois, je suis fatigué que mon existence soit politique », me confiait récemment un·e ami·e alors que je m’étonnais légèrement que ses parents ne soient pas au courant de ses préférences amoureuses et sexuelles – c’est que l’opportunité de juste leur présenter sans justification un·e partenaire ne s’était pas présentée, et qu’iel ne voit pas trop pourquoi on aurait à faire un coming-out si on n’est pas hétéro. Ou cis. Je suis d’accord.

« En fait, disait-iel, et j’aurais pu écrire la même chose, j’aimerais juste pouvoir me genrer comme je veux et qu’on n’en fasse pas tout un plat.»

Que ce ne soit pas remarqué. Que ça aille de soi. Qu’on s’en fiche.Lire la suite »

Ma colère en liberté

[note préalable : je publie cet article deux semaines après l’avoir écrit. Entre-temps, ma colère s’est apaisée, mais l’importance d’en parler – parce qu’elle reviendra, et que je lutterai encore contre – demeure.]


Je suis en colère.

Oui parfois je suis en colère, tellement que mon corps en tremble. Pas juste quelques minutes, mais des jours, voire des semaines. Je ne décolère pas la pression augmente je voudrais en voir ma peau s’ouvrir et les colères s’en échapper comme de petits animaux hargneux et mordants, leur laisser champ libre pour tout saccager à l’extérieur de moi.

Oui parfois j’ai des envies de violence. J’aimerais tout balancer, foutre le feu, raser la ville. J’aimerais puncher des gens dans la face, pour ne plus ressentir, moi, ce crépitement douloureux que je cherche à contenir derrière des sourires. Lire la suite »

La violence est rarement un « manque de bol » ou une exception

[Avertissement de contenu : évocation et description d’agressions sexuelles]

Quand j’étais plus jeune, que j’avais rencontré moins de gens, surtout moins de femmes, et qu’on ne parlait pas tellement de « ces choses-là », il m’est arrivé d’entendre le récit de l’une ou l’autre, des récits durs, de violences, de dépendance, d’humiliation, de viols, des événements que je pensais rares, encore.

Je tombais sur des femmes diverses, des jeunes femmes qui avaient l’air « normales » et « fortes », ainsi que des femmes touchées par de nombreux troubles psychiques ou addictions, et ne vivant pas dans les meilleures conditions matérielles. Elles m’ont raconté, parfois, ce qui se lisait sur leur visage ou au contraire était bien verrouillé sous un semblant d’assurance. Dans ces quelques vies dévoilées, les problèmes et les accidents semblaient s’accumuler. C’était des vies que l’on pourrait retrouver dans les récits glauques des romans de gare – je les croyais, mais ça me paraissait incroyable, tellement de malchance, tellement de mauvaises rencontres. Lire la suite »

Noël et l’éloge de la faiblesse

Un article spontané, rapide, écrit à la hâte hier de mes mains tout juste lavées des restes de farine et de sucre et un peu brûlées ça et là, entre deux fournées de biscuits et un essai semi-raté de caramel – parce que oui, chez moi aussi, ça sent le débordement de gâteaux et de chocolat en décembre, dans ma famille chrétienne aussi, Noël est devenu un temps d’abondance et de cadeaux, même si ça me dégoûte légèrement, tout ce spectacle. (mais je me plie encore aux demandes familiales)Lire la suite »

Nos existences sont politiques – et parfois, c’est fatigant

[ Article initialement publié sur Shake Your Mind ]

Il y a un certain nombre de choses qu’on ne choisit pas. Où et quand et de qui l’on naît, avec quel corps, quelles capacités et quelles faiblesses. Dans quelle société on grandit. Les accidents et violences que l’on peut subir. Notre couleur de peau. Notre orientation sexuelle, ni notre identité de genre. Notre prédisposition à développer des troubles psys. Les anomalies génétiques. Notre métabolisme et poids programmés, plus ou moins proches de l’idéal de beauté valorisé.
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« Ouf, je ne suis pas folle, je suis autiste » – quelques pensées en vrac autour de cet énoncé

[et oui je ne m’améliore pas en titres, je sais]

J’adore les articles de journaux, revues, magazines, qui parlent de femmes autistes relatant la découverte de leur autisme sur le tard (ou hommes, mais y’en a moins). C’est un de mes combats personnels, forcément, j’aime qu’on en parle dans la presse, je me dis que ça tournera, que ça arrivera à la conscience d’un plus grand nombre, qu’on pourra en discuter. Y’a des choses qui picotent, cela dit, dans les formulations. Pas que les formulations des journalistes (j’aurais trop de choses à dire là-dessus, on y reviendra) : dans les paroles énoncées par les personnes autistes interrogées.Lire la suite »

Mauvaise militante ? (2) Entre colère et compromis

Je suis une mauvaise militante, ai-je dit dans l’article précédent. Un peu ironiquement, en fait, c’est juste que c’est l’impression qui se dégage de mes échanges avec d’autres personnes, militantes ou non, quand je parle de mes engagements, et ce depuis l’adolescence où une certaine personne de la famille m’avait martelé que si je voulais être prise au sérieux avec mon engagement écologique, plutôt que de les saturer de mes discours il fallait que je milite au sein d’une association ou un parti. Or j’ai décidé pour l’instant de me tenir loin de tout groupe forcé de militant.e.s, ces microcosmes rassemblant parfois le pire, en termes de jugements, compétition, narcissisme. Mais je continue tout de même à avoir ces drôles de confrontations avec des personnes non-engagées, parce qu’évidemment ce sont toujours les non-concerné.e.s qui adorent dire aux concerné.e.s ce qu’iels doivent faire. Par exemple, celleux (et surtout ceux) qui traitent le féminisme comme quelque chose d’un peu superflu et qui ne les regarde absolument pas, mais qui aiment beaucoup tout de même dire aux féministes (qui comme chacun sait forment un groupe homogène de robotes toutes d’accord les unes avec les autres sur absolument tout) (sarcasme) ce qu’elles devraient combattre et comment.Lire la suite »

Mauvaise militante ? (1) inégales capacités

Il y a quelques jours, c’était le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, soit l’occasion en un jour symbolique d’être encore plus présentes et unies, visibles et gueulantes, contre les injustices faites aux femmes. Je ne sais pas chez vous, mais ici c’était grève des femmes, un mouvement assez important que j’aurais aimé, comme chaque année, rejoindre. Et puis, le 8 mars, je suis restée chez moi. Je n’ai même pas particulièrement traîné sur les réseaux sociaux parce que le nombre de « bonne fête des femmes » et d’offres de promo sur du maquillage en ce jour spécial commençait à me faire tourner la tête ; et parce que je me sentais exclue des appels à manifester qui envahissaient mon fil d’actualité facebook et semblaient tous me dire que rien de plus simple que de sortir de chez soi et aller manifester, une fois dans l’année, allez.Lire la suite »

Et sinon, quand est-ce qu’on parle de la société ?

J’ai une petite passion coupable, ou disons, un drôle d’objet d’étude, que j’ai examiné avec l’œil d’une historienne, d’une littéraire, d’une analyste du discours, d’une sociologue. Je ne le savais pas encore quand j’avais 11 ans et que je découvrais tout ça chez ma seule copine de collège d’alors, quand j’avais 11 ans et que mon œil n’était que celui d’une marginale qui ne connaissait-comprenait rien ni aux gens normaux ni à la culture mainstream, je ne le savais pas encore mais tout ça allait être ma source d’information la plus énorme, plus encore que la littérature qui m’obsédait et m’instruisait mais me montrait un monde fictionnel et d’un autre temps. Avec mon amie d’alors, on passait des heures nonchalamment allongées sur son lit à regarder des diffusions de « C’est mon choix », on lisait les magazines féminins qu’achetait sa mère et on en faisait les tests de pseudo-psychologie, j’en dévorais les témoignages et les courriers du cœur, et c’était comme relire des Bds ensemble, me faire expliquer les mots d’argot des chansons de Renaud ou les blagues des garçons du collège – j’observais un monde qui m’était totalement inconnu et étrange et je lui posais des questions, perplexe la plupart du temps devant ce que je voyais et entendais, perplexe surtout devant ce besoin de soumettre volontairement son chemin de vie à jugement et approbation d’autrui. Mon amie me répondait bien sûr avec les connaissances de son âge et de sa situation, un peu de culot et de dissidence, pas mal de tolérance, mais pas trop non plus, on revenait toujours à ce que la société a des castes, des supérieurs des inférieurs, des normaux et des bizarres ou des fous, et quelques destins individuels qui sortent de leur caste [pour mieux s’assimiler à une autre] et qui servent de « leçon de vie ». Lire la suite »

Les questions qu’on pose aux personnes hors-normes

Les personnes hors-normes, dans l’espace public, ne s’appartiennent pas. On parle à leur place, on pose des questions intrusives, impertinentes et irréfléchies, sans égard pour leur vie privée, leur pudeur, leur timidité, leurs possibles traumas, sans égard pour leur humanité – mais peut-être que les humains hors-normes sont moins humains que les autres, qui sait. Les personnes hors-normes ne s’appartiennent pas, on attend d’elles soit qu’elles se cachent soit qu’elles se politisent, et en tous les cas qu’elles étalent sur la place du village tous les détails de leur vie intime – mais en même temps, toujours en leur reprochant d’exister et de s’exprimer. Les personnes hors-normes manquent cruellement de ce répit banal qu’expérimentent les personnes passe-partout sans savoir la valeur que ça a : juste la possibilité d’être anonyme, de se fondre dans la masse, la liberté d’être sans qu’on nous regarde de travers, nous arrête, nous sollicite sur quelque chose qui n’a que peu à voir avec nous. Les personnes hors-normes sont sans cesse rappelées qu’elles sont hors-normes, et que, quelque part, leur existence doit se mériter plus que les autres, ou qu’elles doivent expier cette différence qu’elles n’ont pas choisie. Lire la suite »