N’en faisons pas toute une histoire

« Parfois, je suis fatigué que mon existence soit politique », me confiait récemment un·e ami·e alors que je m’étonnais légèrement que ses parents ne soient pas au courant de ses préférences amoureuses et sexuelles – c’est que l’opportunité de juste leur présenter sans justification un·e partenaire ne s’était pas présentée, et qu’iel ne voit pas trop pourquoi on aurait à faire un coming-out si on n’est pas hétéro. Ou cis. Je suis d’accord.

« En fait, disait-iel, et j’aurais pu écrire la même chose, j’aimerais juste pouvoir me genrer comme je veux et qu’on n’en fasse pas tout un plat.»

Que ce ne soit pas remarqué. Que ça aille de soi. Qu’on s’en fiche.Lire la suite »

Une discussion ordinaire avec ma conseillère emploi

Le déménagement est passé, les démarches administratives traînent parce que l’administration traîne mais pas moi pour une fois, il est temps de reprendre ce que j’appelle depuis des années ma « recherche de travail » mais qui n’est qu’une espèce de longue lutte au ralenti dans des sables mouvants. Pas de panique, je suis accompagné maintenant par une conseillère – ah pardon, une « coach » parce que c’est plus à la mode – au sein d’un organisme spécialisé dans l’insertion professionnelles de personnes en situation de handicap. (je suis toujours un peu gêné par ce mot, « insertion », pas vous ? Est-ce que c’est vraiment à moi de m’insérer dans des espaces qui ne sont pas à ma taille ? Je dois faire quoi, me contorsionner, me couper un bras, baisser la tête ?). Je dois vous dire, je n’y crois pas du tout, mais toute seule j’en ferais encore moins, donc je prends ce qu’on me propose et j’attends encore qu’un miracle arrive. Lire la suite »

ruptures et continuités

Un roman que j’ai lu par hasard à Noël [Une vie n’est pas assez, Flora Groult, 1981] se terminait sur cette scène, une mère / grand-mère décorant un sapin de Noël, pas par envie et joie propre, mais pour sa petite fille, pour transmettre quelque chose, une tradition, peut-être. Contemplant le résultat, elle constate :
« On se serait cru l’année dernière, ou l’année prochaine. C’était peut-être seulement cela, Noël, un désir de continuité ? C’était peut-être seulement cela, la vie ? »
J’ai noté cette phrase avec un sourire parce que justement, en 2020, on ne s’est cru ni l’année d’avant ni l’année d’après. Mais c’est quand même cette continuité que tant de personnes ont recherchée ce Noël-ci, si différent de nos habitudes, se ruant dans les magasins à leur réouverture en décembre pour satisfaire une liste de cadeaux à faire, pensant au menu de Noël à assurer même en petit comité, attachant ses décorations, traînant un sapin dans le séjour. J’étais un peu perplexe de voir les gens autour de moi, dans la rue, dans mon quartier, dans ma famille, essayer de maintenir des semblants de ce qu’ils ont connu jusque-là. On me critique mes fixations, mes routines autistiques, mais quand tout fout le camp pour les autres, eux aussi cherchent à reproduire, répéter, maintenir.Lire la suite »

Chez moi

J’avais 15 ans quand on a eu une rédaction à faire en cours d’anglais : What is home to you ?

Je savais que ce mot en anglais portait des sens que le mot français « maison » n’avait pas, et c’était ces sens que je recherchais, toujours, tellement cette notion est importante pour moi, petit animal à la recherche permanente de son terrier, de son refuge, d’un repère.

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Fragile

Je me sens si fragile, ces temps-ci.

J’essaye de m’allumer encore, de m’activer, ça ne fonctionne pas vraiment, suffisamment pour qu’on me dise « t’as l’air d’aller bien pourtant », suffisamment pour que personne ne m’aide avec les courses, le ménage, le rangement, les indications sur quoi manger et quand-comment aller me coucher, alors que j’aimerais bien, parfois, qu’on fasse ça pour moi. J’essaye de m’activer et je suis même tombé·e un peu dans la sur-activité pendant mes vacances, à ne pas savoir quoi faire de mes journées que du sport parce qu’il n’y avait pas d’autre remède à l’angoisse. Mais de retour à mon appartement, à la ville modifiée et limitée par les mesures sanitaires, à la canicule que je supporte si mal, je suis retombé·e en miettes ou me suis affaissé·e en bouillie, à nouveau. Je finis par bien connaître la texture et le relief du canapé, à force. Lire la suite »

La dépression

On dit être à bout, à bout de quoi

Ou être au bout du rouleau, comme le dévideur de scotch qui d’un coup bloque et la marque rouge qui apparaît sur l’anneau nu du rouleau terminé.

Être épuisé, comme un puits sans eau, un produit plus disponible en rayon, un livre qui n’est plus imprimé

Toucher le fond, je ne sais pas, peut-on se heurter sans cesse à un nouveau fond, il y a-t-il des infinités de double-fonds dans cet abîme qu’est la dépression

En italien il me dit sei a pezzi. En morceaux.

Oui en miettes, en brisures, en poussière, à ramasser à la balayette, à jeter à la poubelle.Lire la suite »

Ma colère en liberté

[note préalable : je publie cet article deux semaines après l’avoir écrit. Entre-temps, ma colère s’est apaisée, mais l’importance d’en parler – parce qu’elle reviendra, et que je lutterai encore contre – demeure.]


Je suis en colère.

Oui parfois je suis en colère, tellement que mon corps en tremble. Pas juste quelques minutes, mais des jours, voire des semaines. Je ne décolère pas la pression augmente je voudrais en voir ma peau s’ouvrir et les colères s’en échapper comme de petits animaux hargneux et mordants, leur laisser champ libre pour tout saccager à l’extérieur de moi.

Oui parfois j’ai des envies de violence. J’aimerais tout balancer, foutre le feu, raser la ville. J’aimerais puncher des gens dans la face, pour ne plus ressentir, moi, ce crépitement douloureux que je cherche à contenir derrière des sourires. Lire la suite »

Le temps du rétablissement

Je vais passer pour une rabat-joie aigrie (j’ai l’habitude) : je n’aime pas les histoires inspirantes. Vous savez, toutes ces histoires de victoire sur la vie, de rétablissement, de changement radical, de sortir de la dépression, de l’anorexie ou juste de la paresse, changer subitement de voie et se réinventer et s’épanouir, ce genre de conte de fées.

Quand on lit ces histoires, ces témoignages, elles sont toutes passées par la moulinette du beau storytelling pour articles de magazines, interviews télévisées ou posts instagram « inspirants », ça donne l’impression que c’est facile, tout ça, qu’il suffit de vouloir et de s’accrocher. Que c’est linéaire. Qu’il existe une progression en forme de chemin dans une seule direction, ou d’escaliers à gravir. À la limite, on parle de rechutes et de détours, mais cette idée de la linéarité et la direction est toujours présente. Avec ces étapes, ces milestone le long de la route, après un point de départ : la décision de, le déclic, la volonté de, et une fin, une arrivée : l’épanouissement, la vraie vie, le bonheur. Lire la suite »

Une prescription de liberté

Quelque part dans mon esprit bordélique, explosif et désordonné, se cache une petite personne très perfectionniste que j’ai pas mal malmenée. À en juger par mon niveau constant d’anxiété, la sévérité des mes auto-critiques et la constante insatisfaction sur tout ce que je fais, certains ne seront pas surpris de m’entendre me qualifier de perfectionniste. À voir, pourtant, le nombre de trucs inachevés et brouillons que je fais, d’autres s’en étonneront peut-être.

Pourtant. Je suis perfectionniste, moi qui ne crois pas en la perfection, je ne sais pas pourquoi, il y a un truc : un besoin d’harmonie, ou un besoin d’absolu, ou une haine de moi-même à racheter d’une manière ou d’une autre, qui me pousse à me dire que ce n’est jamais assez bien. Lire la suite »

De retour

La Girafe a disparu, quelques temps. L’animal est entré en hibernation précoce, pour essayer de préserver les fonctions vitales et quelques-unes autour – parce que j’ai un travail en ce moment et suis censée fonctionner comme un être humain normal 3 jours par semaine –, et pour fermer les yeux sur l’état catastrophique du monde qui lui enlevait toute joie et élan possible. Lire la suite »