Un autre souvenir

C’était janvier 2017. On allait voir, à trois, mon amoureux, notre ami P., et moi, cette pièce de théâtre, Is there life on Mars, ce n’est même pas moi qui l’avait repérée, j’avais peur des productions « sur l’autisme », je me tenais loin d’un monde qui n’était plus vraiment le mien, puisque moi, maintenant que j’habitais loin de mon ami Z., il fallait que je sois du côté des normaux.

Il y avait autour de cette pièce de théâtre des dispositifs censés aider les personnes autistes, du genre toutes les informations écrites sur le prospectus (tirées du site), mais genre vraiment toutes les informations, avec images et disposition de la salle et des portes de sortie, temps exact de la pièce indiqué, contenu de la pièce décrit, boules quiès et lunettes de soleil distribuées à l’entrée, etc. J’étais tellement enthousiaste de tout ça déjà, j’en parlais à tout le monde, tout-le-monde qui me regardait un peu avec perplexité. Pour moi, c’était utile : je m’énerve régulièrement de ne pas trouver le temps de la pièce indiqué sur les sites des théâtre (généralement, j’abandonne l’idée d’y aller). Si la pièce (ou le film) dure plus de 2h, je dois sérieusement y réfléchir. Généralement, savoir qu’il y a un échappatoire, qu’il y a un moyen d’interrompre, de fuir, peut suffire à me tranquilliser. J’ai besoin de savoir, également, si un film/une pièce contient de la violence physique, psychologique, des mots d’insulte, de la nudité ou des scènes mimant du sexe. C’est comme ça.

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(des photos datant de mes 15 ans)

Avant la pièce, j’expliquais brièvement à P. ce que je savais de l’autisme, en donnant exemples concrets liés à mon ami/ex., Z. Je lui disais que selon moi, ce n’est pas une maladie ou un trouble, c’est juste une manière différente de percevoir le monde. Que d’ailleurs, je me sentais très proche de plein de choses, mais évidemment, ça doit être à un autre degré pour les personnes autistes. Que même Z., au final, est ce qu’on appelle « de haut niveau » : il parle, fait des études, vit en colocation en étant plutôt indépendant, a quelques amitiés atypiques. C’était ce que je savais, à l’époque.

La mise en voix, en couleurs, en formes et en lumières de ces différents témoignages de personnes autistes était bien faite. C’était puissant et en même temps, je m’y sentais chez moi. Mais comme tant d’autres pièces qui me touchent, aussi, peut-être. Quand le rideau s’est refermé et que les gens ont applaudi, je n’ai pas applaudi, comme chaque fois que se termine un spectacle, je reste raide, gênée que les gens soient là, présents, vivants, sentant ; j’aimerais juste être seule et ne parler à personne.

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Et puis, en quittant la salle, l’amoureux me fait remarquer que j’ai fait, lors du dîner de la veille, une blague qui a mis notre ami mal à l’aise. Je n’ai fait que reprendre la blague que lui-même, même que tous les deux, faisaient tout le temps ; mais apparemment, dans le mauvais contexte. Je n’avais pas compris. Je suis bouleversée d’apprendre que j’ai blessé P., ce n’était pas mon intention, je n’aurais même pas pu imaginer avoir cette intention. L’amoureux me répète « tu fais ça souvent, t’es comme ça, tu ne fais pas attention aux autres ». Tout s’engloutit autour de moi, je ne perçois plus qu’une énorme masse de brouhaha lumières gens, je dois fuir, je vais aux toilettes, j’y reste enfermée une demi-heure à pleurer. Je n’arrive pas à m’arrêter de sangloter comme une enfant, je coule de partout, j’ai la nausée, j’aimerais vomir, je me griffe un peu, j’aimerais crier. Je pleure parce que personne ne comprend. Parce qu’encore une fois je suis en dehors, j’ai fait ce qu’il ne fallait pas, en pensant pourtant bien faire, j’ai essayé de faire comme les autres et j’ai échoué. Je pleure parce que je me dis à quoi bon, tous ces efforts pour rien, ils croiront toujours que je suis une mauvaise personne, on me dira toujours tu ne fais pas attention aux autres. Quand mon copain vient me chercher, je suis en bouillie, j’aimerais rentrer tout de suite à la maison, mais le plan est le plan, stick to the plan, on doit aller boire un verre avec un couple d’amis, on y va. En sortant des toilettes je reste un instant figée sur le seuil de la pièce épaisse de discussions agglomérées, de chaleur humaine et d’odeur de bière ; devant la foule et toutes ces individualités additionnées qui se mêlent si bien les unes aux autres, je reste figée avec ce sentiment d’étrangeté, ce sentiment de différence, si puissant, pas vraiment triste, juste, tellement présent. Encore une fois, je me demande quel est le mystère, font-ils vraiment tous si bien semblant d’être naturels, quel est le secret.

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Dans la rue, ils se posent, ou me posent, des questions : « oui mais c’est quoi l’autisme ? On n’est pas tous un peu autiste ? », « Moi aussi j’ai souvent envie d’être seul, j’en ai marre des gens parfois, alors je suis autiste ? », « Moi non plus je n’aime pas le bruit, ni aller au supermarché, alors, c’est quoi la différence ? ». J’ai essayé de donner des éléments – que j’ai précisés et renforcés par écrit, par mail, le lendemain –, de décrire l’intensité et le cumul, la difficulté à choisir des habits, à s’alimenter,à faire les courses, à dire bonjour, à demander une baguette à la boulangerie, à devoir planifier un trajet, à savoir quoi dire quand on salue quelqu’un, à ne pas comprendre l’implicite, à ceci-cela, le fait que rien de ce qui est évident pour les autres ne va de soi pour une personne autiste, et l’énonçant je me disais merde, comment leur faire saisir la différence entre nous (non-autistes, en m’incluant) et eux (autistes, m’en excluant), puisque moi-même je vis tout ça, je ressens tout ça.

Plus tard dans le bar, il y a du bruit, ils boivent une bière, je bois mon jus de tomate – il n’y avait pas de tisane, je voulais ne rien boire, mais « boire un verre » n’est pas qu’une expression imagée, c’est très concret quand le serveur vous fixe avec insistance –, je ne sais pas quoi dire, j’écoute vaguement, je regarde l’horloge murale faire passer les minutes, et finalement je dis : je rentre, j’y vais, j’ai envie de dormir, j’ai commencé à prendre de la mélatonine, ça me fait dormir, j’ai du sommeil à rattraper. L’amoureux insiste un peu pour que j’attende encore un quart d’heure, comme d’habitude, toujours cette attente qui nous fait entrer en nervosité et en dispute, je dis non, j’y vais, tout de suite-immédiatement, toute seule, tout va bien.

Le soir même, si peu parce que j’essayais de me discipliner à dormir, puis le lendemain dès mon réveil à 7h, j’ai commencé à taper des mots dans google, toute excitée. J’ai été absorbée dans un espace-temps indéfini, à ne pas comptabiliser le temps sur mon ordinateur, à me replonger dans de la documentation sur l’autisme et le syndrome d’asperger, à me replonger dans mes propres écrits, à rassembler des informations pour expliquer le truc aux amis, et à me sentir nostalgique de mon ami Z. et de nos échanges particuliers.

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J’ai fini par pleurer de lire tous ces documents, de lire surtout d’une traite le blog de Julie Dachez alias Superpépette, j’ai pleuré de devoir sortir le soir et m’arracher à mes multiples onglets ouverts sur l’écran et mes notes fouillis prises dans plusieurs documents word et sur des feuilles volantes, en même temps, tant mon cerveau bouillait. Dans mon cahier j’ai écrit que « les personnes autistes » me manquaient, que j’aimerais encore cette simplicité, que j’aimerais ne pas avoir à dire salut-ça-va, faire du small talk dans la rue, que j’aimerais pouvoir parler des sujets qui m’intéressent sans regarder dans les yeux, juste être côte à côte et chacun son tour produire un monologue sur nos intérêts. J’ai écrit que le monde me fatiguait, que les gens me fatiguaient, que la rue me fatiguait, et que j’aimerais ne pas avoir à me justifier de ma fatigue et de ma sensibilité, tout le temps. J’ai écrit sur le malentendu avec la blague qui avait blessée P., sur pourquoi je ne peux pas juste être comme les autres, et sur ma fichue culpabilité qui ne disparaîtra donc jamais.

Le soir, j’ai rejoint mon amoureux comme d’habitude, et j’ai refermé mes onglets de recherche. Je suis retournée au monde normal, avec cette impression d’avoir une drôle de gueule de bois qui épaississait le brouillard entre moi et les autres. Je me suis dit n’y pense plus, tu t’éloignes des autres, n’y pense plus, reprends ton rôle. Mon rôle avec sa sensibilité épuisante, son lot de faux pas et de chutes d’estime de soi…

 

Une réflexion sur “Un autre souvenir

  1. Ouille. C’est très parlant et ça me renvoie énormément de choses.
    Et j’adore ton questionnement, « font-ils vraiment tous si bien semblant d’être naturels, quel est le secret ? »
    Je n’ai pas trouvé le secret de mon côté et je continue de me sentir complètement à côté de la plaque !!

    Aimé par 2 personnes

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