Les frontières mouvantes de l’intimité

Une des questions qui me passionne le plus depuis la fin de l’enfance est la frontière que l’on trace entre ce qui relève de l’intime et ce qui peut être partagé, avec qui, comment, dans quel contexte. Ce qui doit être tenu privé et ce qui relève du public. Les frontières ne sont ni claires, ni définitives, ni universelles (SURTOUT PAS universelles). Cela fait partie des questions que je dois cependant me poser en permanence, pour mon apprentissage progressif des règles sociales de conduite appropriée ; et des questions à lourd enjeu, parce que les émotions qui en résultent sont vives et cruciales : la honte, le sentiment d’humiliation, la culpabilité – mais aussi le sentiment de vulnérabilité, la confiance démesurée, l’attachement affectif, la reconnaissance, dans le cas où l’on pénètre dans une zone d’intimité partagée.

Or je ne fais toujours pas la différence entre ce qui relève du soi intime et ce qui relève du soi mis en scène (une fille qui se plaint de son kilo invisible pris cherche-t-elle des compliments, ou a-t-elle un réel problème avec son corps dont elle me fait l’intime et délicate confidence?), tout comme je n’ai jamais compris et ne comprends toujours pas quel est le dosage approprié ou le poids de certains segments de vie privée que l’on transmet à autrui par ses mouvements, ses vêtements, ses réponses à une question. Il semble tellement évident pour « les autres » que j’aie fauté à un moment ou un autre du partage d’informations ou de la manifestation d’émotions, par excès ou par manque, et pourtant jamais personne n’est capable de me l’expliquer précisément. Chaque contexte socio-professionnel, chaque âge, ayant ses frontières (invisibles, zigzagantes, négociables), tout ce que je pensais avoir appris à un moment ou un autre se révèle non-pertinent lors du moment suivant.

Qu’est-ce qui relève de l’intime pour moi ? Comment je gère une conversation avec un.e inconnu.e ? Ai-je trop ou pas assez de distances avec les gens, suis-je trop formelle, ou trop désinvolte ?

Alors, comme je suis de nature bavarde et extravertie, je pense que j’ai plus souvent tendance à « overshare » (sur-partager, mais on ne le dit pas vraiment en français) avec les personnes non-appropriées pour ça, que le contraire. C’est dû à plusieurs choses, et pas seulement à ma conception parfois différente du privé et du public, de l’intime sacré et du peu importe. C’est, déjà, que sans préparation, je ne sais pas doser le volume d’information à transmettre, je n’ai aucune idée de ce qui est attendu, je manque de temps pour comprendre la situation, les attentes, mon état émotionnel, et de surcroît, les paroles automatiques sont un formidable moyen de gagner du temps pour camoufler qu’en-dessous, on panique sévèrement. Aussi, je ne sais pas dissimuler, calculer, deviner les intentions. Donc la mécanique est simple : on me demande, je réponds, ce qui me met parfois dans des situations vraiment pas drôles où je me rends compte après-coup que je n’avais aucune intention de dévoiler autant de vie privée à cet.te inconnu.e ou cette personne que je côtoie dans un cadre pro.

Après un débordement de ma part, je me sens démantelée, envahie, humiliée. Je peux pleurer pendant des heures, me détester, avoir recours à des comportements autodestructeurs, pour ces dépassements de limites qui ne sont pas franchement de la faute de l’autre, mais pas totalement de la mienne non plus (et souvent, pour avoir dit des choses qui paraissent juste anecdotiques à l’autre, et qui seront vite oubliées). J’ai appris, de plus en plus, à m’en préserver, malheureusement en pratiquant beaucoup l’évitement – et, mieux, en m’entraînant au contrôle de mes pulsions verbales et à la lenteur de réponse, ou, en cas de personne insistante, en appliquant soit la réponse franche (« je n’ai pas envie de partager ces infos » / « parler de ça me gêne » – rappelez-vous, j’ai mis du temps à apprendre que je n’étais pas obligée de répondre aux attentes tout le temps), soit le réflexe de fuite protectrice (manière de couper la conversation et de bloquer l’autre qui ne veut en aucun cas votre bien mais plutôt vous pousser dans vos retranchements).

Surtout, je continue à ignorer (à me rappeler au mauvais moment, disons, et à toujours ne pas en être vraiment persuadée) qu’à ce jeu de questions-réponses, la plupart des gens choisissent quoi répondre, dissimulent, omettent, enjolivent, voire mentent, et que je devrais être pareillement tacitement autorisée à dissimuler, omettre, enjoliver, voir mentir. C’est le jeu social « normal ». Sauf que je le joue rarement. Je m’auto-disqualifie, à chaque conversation.

Ensuite, c’est aussi que ce que vous considérez comme intime ou privé et ce que je considère comme intime ou privé ne coïncide pas forcément. Je superpose à la fois une extension de l’intime à de larges domaines, et une absence totale d’inhibition sur d’autres sujets ou dans d’autres contextes. Ainsi, alors qu’il est normal pour la plupart des gens de manger en public, de tenir l’amoureux.se par la main dans la rue, de raccourcir et alléger ses habits en été ; de se mettre en maillot de bain à la plage devant famille et amis, de laisser les invités aller chercher le vin frais au frigo ; ou encore de parler de saon conjoint.e au travail, de faire des achats entre ami.e.s, d’aller au cinéma ou au sport en groupe… je ne comprends toujours pas ce qui apparaît comme « normal » et allant de soi dans ces activités-là, elles constituent toutes (et bien d’autres) une exposition difficile et dangereuse pour moi. Les frontières de mon intimité, de ma zone privée, sont mouvantes et complexes : liées à la personne, à la manière d’aborder un sujet (je suis une grande fan des discussions à rallonge sur la nourriture et la cuisine, et ça me sauve dans beaucoup de situations sociales, mais je suis nettement moins fan de partager réellement mon plaisir culinaire avec quelqu’un, considérant l’acte de manger – et encore plus, de ressentir du plaisir à manger – comme à peu près aussi intime que l’acte de sexer), au contexte (je cloisonne beaucoup entre mes différentes sphères), à l’heure de la journée (je suis plus fermée le matin que l’après-midi, tout me paraît une atteinte à l’intimité avant 11h du matin), à mon état de fatigue physique (tendance à m’ouvrir) ou mentale (tendance à me fermer).

Pour mon ami Z., les zones étaient plus clairement définies : tout ce qui est hors de la maison est public et on n’y parle pas de soi, ni de son corps, ni des émotions. C’est clair et sûr, mais parfois compliqué à gérer : que je fasse une crise d’angoisse dans la rue était ainsi considéré comme un manquement à la règle de séparation privé/public, ça provoquait sa colère et non son empathie. Un compliment sur sa tenue à l’entrée du théâtre était de même considéré comme déplacé, voire insultant. Passé le palier de l’immeuble, Z. se transformait et paraissait même largement plus libéral que moi vis-à-vis, par exemple, des colocataires. Il m’a fallu du temps pour comprendre que mon fonctionnement était similaire, juste un peu plus détaillé, ce qui m’a permis de m’adapter à ses règles dans la mesure du possible, et il lui a fallu du temps de son côté pour assouplir quelque peu ses principes, quand il en a trouvé les failles logiques.

Pour moi, c’est au travail surtout que je suis hermétique. Je préférerais ne pas avoir de collègues ou de lieu de travail, et être simplement ce que j’ai produit. Qu’on me demande ce que j’ai fait le weekend, de partager un repas, ou si je suis en couple, me paralyse. Ça me semble grotesque et déplacé. Mais c’est aussi que si on réussit à faire une brèche dans ma carapace, tout mon professionnalisme se délite : entre l’étape de partager un mini-élément de ma vie hors travail (« j’étais au ciné vendredi soir voir tel film et j’ai aimé » ) et l’étape de se lamenter du moindre remous de ma vie privée sans plus réussir à me concentrer sur des tâches de travail, il n’y a pour moi qu’un tiers de pas et le retour n’est plus possible. Je me retrouve parfois, À l’inverse, dans la position délicate de devoir donner une information qui pour moi est factuelle (sur ma santé physique ou mentale), mais qui pour l’interlocuteurice pourrait être l’entrée vers l’intime, voire trop d’intime pour le monde du travail. En position d’écoute : si un.e collègue me parle de ses difficultés à effectuer telle tâche, ou à communiquer avec telle personne, je ne considère ça ni honteux ni déplacé ; tandis que je serai mal à l’aise de recueillir des récits de vacances ou des anecdotes sur lae conjoint.e ; et, pire, de devoir écouter des ragots, qui sont la vie privée des autres, et ça me paraît être le comble de la violation de l’intimité : parler de soi ok, parler des autres, non, je me sens humiliée par procuration. Ce sentiment s’atténue hors cadre professionnel, et, mieux, si l’on me rapporte des potins sur des personnes que je ne connais pas : c’est alors pour moi presque intéressant, je peux collectionner l’histoire comme un fait divers qui m’en apprend sur le monde, et mes émotions n’entrent plus en jeu. Le monde du travail est quelque chose d’extrêmement difficile ou complexe pour moi, dès que ça dépasse une heure de performance : on part déjà des formules de salutations écrites comme orales, qui me semble flirter avec l’information personnelle ou l’affectif (« Bonjour comment allez-vous », ou « bonne soirée », « bonne fin de semaine »! et à l’écrit « cher machin », « cordialement », etc.), à l’obligation sur plusieurs heures de révéler que l’on a un corps non-robotique, qui a besoin entre autres de bouger, de boire, de manger, ce que je considère comme intime.

Il y a des sphères que je partage aussi plus volontiers que d’autres. Je parle plus facilement de ma famille, alors que ça en dit long sur certaines parts de mon identité et que ça apparaît souvent comme immature que de citer ses parents dans une discussion [il me paraît pertinent de préciser ici que je n’ai pas de proximité affective, de « complicité », comme on dit, avec les membres de ma famille directe], que de mes amoureux.ses, par exemple. Même en étant en couple stable, « hétérosexuel » (puisqu’il faut mettre des catégories), même maintenant que j’habite avec mon compagnon, je déteste avoir à mentionner ce fait dans un cadre professionnel, ou même dans une première rencontre informelle avec quelqu’un. C’est mon privé. C’est du en-dehors de mon moi direct qui lui n’a pas d’autre choix que d’être exposé immédiatement, et je préfère le préserver hors des regards aussi longtemps que possible.

Je raconte en revanche avec candeur mes dépressions, mes difficultés psychologiques, mes doutes, et cela m’a valu des rappels à l’ordre (parce que je ne comprends pas ce que ces thématiques peuvent avoir de personnel, d’embarrassant, de tabou pour les autres) ; je parle de mes doutes sociaux, de mes accès de misanthropie, de mes sensations qui paraissent hallucinatoires aux autres (coucou, hypersensibilité) ; je parle aussi sans embarras du coût des choses et de mes rentrées d’argent ; si on ne me précise pas qu’une information est privée ou qu’une question est sensible il est possible que je mette mes pieds dans le plat et manque totalement de tact, en toute bonne foi, sans l’avoir compris. Mais je me sentirais profondément humiliée que quelqu’un tombe sur ma liste de courses ou de choses à faire, j’ai honte de devoir passer par une personne humaine pour emprunter des livres à la bibliothèque, et je me cache pour lire dans les transports (rien à voir avec le degré de hontitude de mes lectures, que ce soit une BD des schtroumpfs ou un traité universitaire de sociolinguistique, je n’aime juste pas qu’on sache ce que je lis). Faire un choix, même juste un choix de boisson dans un café, est pour moi aussi un processus extrêmement intime : devant quelqu’un, la plupart du temps, je vais soit choisir ce que je ne veux pas, soit me sentir totalement nue et vulnérable à l’énonciation de mon choix. (sentiment atténué si j’ai choisi à l’avance, regardant sur le net les cartes de tous les restaus et cafés où je me rends : il y aura juste l’embarras de l’intime de la consommation, sans être doublé de l’embarras de l’intime de l’acte de choisir) Et, évidemment, fuir d’autres situations, du genre la personne que je croise par hasard quand je suis sur le chemin pour le marché et qui veut m’accompagner le temps de mes courses. Je n’ai pas de mots pour décrire l’état de gêne et de nudité dans lequel je me trouve à ce moment (aller au marché n’est pas seulement une épreuve sensorielle, c’est aussi une profonde humiliation pour moi que de devoir demander au vendeur ou à la vendeuse de légumes ce que je souhaiterais avoir : c’est rendre quelqu’un.e témoin de mon processus d’examen et de choix, de ma formulation de demande, et de l’intimité de mes goûts alimentaires).

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Quand on rencontre de nouvelles personnelles, raconter sans tabou ce qui est sensible pour d’autres, c’est là souvent le moment où ça se gâte : en parlant de ses difficultés, on apparaît comme faible. (je ne comprends toujours pas pourquoi, je le vois au contraire comme une force, quelqu’un.e m’explique ?). Ou peut-être que je menace l’intégrité de la carapace des autres, en en parlant (mais eux menacent la mienne en me demandant ce que j’ai fait samedi soir). Dans le monde du travail, c’est une voie directe vers la porte de sortie. Voilà, je suis la fille qui ne voit pas le souci de montrer ses cicatrices ou de se plaindre de la lumière du néon ou du bruit imperceptible des appareils électroniques, mais qui trouve intrusive la question « Tu fais quoi pour les vacances ? ».

Je crois que je suis, surtout, plus volontiers une tête pensante qu’un corps sentant – sous le regard des autres, j’entends. Aussi, si je parle volontiers de mes émotions ou de mes sensations dans les moindres détails, j’ai plus de mal à les partager en direct : manger avec quelqu’un, aller voir un film, une expo qui risque de me toucher, une pièce de théâtre, est quelque chose d’assez intime (ami.e.s qui me lisez, vous êtes privilégié.e.s, sachez.le :p ), d’extrêmement fort, pour moi. Vivre une émotion ou une sensation positive en compagnie de quelqu’un me lie à cette personne, ça, c’est une expérience humaine assez commune. Mais mon émotionnalité et ma sensorialité étant ce qu’elles sont, je peux assez facilement tomber amoureuse ou croire à l’amitié éternelle, juste pour avoir vu de jolies couleurs d’automne ou entendu un saxophone jouer, et que quelqu’un se trouvait à côté de moi. Gênant. Par réflexe de protection, donc, je prends maintenant un peu plus de temps pour partager ces vécus avec quelqu’un, ou je me ferme volontairement à des ressentis pendant certaines périodes.

On arrive ici à la délicate questions des repas : couplé à l’hyperesthésie (le bruit des couverts et des bouches), le stress social (devoir se concentrer sur la conversation en même temps que la nourriture), au besoin d’intimité et à l’importance que revêt pour moi l’acte de s’alimenter, vous comprendrez pourquoi partager un repas avec des collègues, pire, avec quelqu’un qui est mon supérieur hiérarchique, pire encore, avec quelqu’un que je n’apprécie pas particulièrement, peut être une expérience traumatisante. Tant, que pendant des années, ces alimentations obligées me menaient à me faire vomir, puisque je les ressentais comme un vécu alien me brûlant de l’intérieur. Et alors, en tous les cas, proposer un restau comme idée de « première rencontre » est vraiment une option non recevable pour moi. (Je ne sais pas si le pire est le restau, qui implique de prendre en compte les histoires de coût, de comment on partagera la note, de processus de choix, le bruit environnant ; ou le dîner chez quelqu’un : pas de choix ni de possibilité de savoir à l’avance, règles de politesse complexes que je ne comprends pas, mais cadre intime dans le bon sens du terme pour moi. La voix du compromis, viable, est le pique-nique de plein air où chacun.e apporte quelque chose, ou « l’apéritif dînatoire » des trentenaires où il y a aussi plus grand choix et personne ne prête attention à ce que mange ou ne mange pas l’autre.)

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Enfin, ma conception de l’intimité est évidemment en lien avec mon placement socio-culturel, même si le résultat donne des choses légèrement différentes de mes semblables. Depuis le plus jeune âge, j’ai été dotée à la fois de cette désinhibition sur certaines choses, et de cette extrême protectivité sur d’autres. Mon éducation particulière a ensuite imprimé ses marques : le calvinisme (branche du protestantisme, très morale et plus portée sur la productivité que sur l’hédonisme) m’a appris le déni du corps, la honte de la sensorialité, et a rendu à mes yeux encore plus obscènes et hyper-privées toutes manifestations de ce vécu corporel (avoir du plaisir sensoriel mais aussi juste avoir des besoins : faim, froid, chaud ; ou avoir un corps qui se manifeste : transpirer, rougir, avoir de la toux, etc.). L’éducation genrée, prodiguée par la société (misogyne et patriarcale) toute entière, m’a fait croire extrêmement privés et honteux tous les marqueurs de mon sexe. Par la suite, mes expériences d’intrusions répétées dans mon intimité et d’affichages publics de mon « jardin secret » (chambre ou affaires fouillées, missives personnelles lues voire partagées, trahison de confidences, obligations à partager) m’ont rendue méfiante, précautionneuse à l’extrême, protectrice comme une louve du moindre écrit, de la moindre parcelle d’intime au sens large. Tiens, pour l’anecdote, jusqu’à mes 20 ans environ, j’écrivais une partie de mes journaux intimes en faisant attention que tout ce que j’écrive puisse être lu par quelqu’un ; il y avait le journal intime potentiellement lisible, et l’autre, caché avec d’autant plus de précautions, honteux, et objet de ma peur paranoïaque. Ce n’était pas par fantasme de voyeurisme : mais par peur d’être effectivement lue sans mon accord. De même, adolescente, si je devais recevoir quelqu’un dans ma chambre, je passais des heures à disposer mes objets dans un savant désordre calculé, tout ce qui était visible était destiné à étaler ma personnalité aux yeux du visiteur, mais j’aurais crié que l’on ouvre même juste ma trousse, ou que l’on se permette de lire de trop près le titre des livres disposés sur mon étagère (ce que je fais pourtant chez d’autres gens, je n’ai pas dit que j’étais un être cohérent).

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Cela dit, ma réaction consciente, mon combat, vis-à-vis de mes zones d’intimité, est, elle, à la fois personnelle – volonté de m’assouplir pour faciliter ma vie quotidienne et/ou mon intégration sociale : par exemple le fait de m’être entraînée à pouvoir partager mes repas, ou à découvrir une partie de mon corps – et politique : je milite tout autant contre le tabou institué sur le corps et la sexualité des femmes, que pour le droit à ma pudeur et mon espace privé, et ça fonctionne ensemble. Vous savez, ce sont ceux-là même qui font des mines dégoûtées à l’évocation des menstruations ou qui gloussent l’air gêné si l’on prononce le mot « vulve », qui se permettent ensuite des questions déplacées sur ma sexualité à partir du moment où je m’affiche comme bi- ou lesbienne, ou qui critiquent mon manque de légèreté et de fantaisie — parce que je ne suis pas partante pour participer à des jeux d’étalage de mes expériences privées. 

Je me bats contre une culture qui dénie l’existence du corps et j’aime débattre de rythmes de sommeil, de besoins nutritifs, de l’importance de toilettes publiques, de l’inconfort des vêtements ; je me bats contre la stigmatisation de troubles psychiques et je sais aussi tout ce que ceux-ci ont de conditionné socialement donc je veux parler d’anxiété, de burn-out, de dépression, de troubles alimentaires ; je me bats contre une culture du tabou autour du corps féminin, ainsi que du désir et du plaisir, et j’essaye de parler tant que possible des règles (pour tout ce que ce tabou a impacté mon psychisme et mon confort quotidien, aussi), des corps, des sexualités. Mais je continue, penchant personnel irrésistible, à aimer secrètement les personnages de fiction proches des robots, contenus, neutres, impassibles, qui ont l’air de n’être que des porteurs de cerveau purement rationnels. Je place aussi mes limites : lors de certains débats, je ne me prends plus comme exemple illustratif parce que je veux protéger cette part-là de mon histoire, et j’ai renoncé plusieurs fois au « coming-out politique » que j’aurais aimé faire face aux personnes qui parlaient avec clichés et jugements d’homosexualité féminine ou de bisexualité, parce que je n’aime pas terriblement détailler mes attirances et ma sexualité avec des inconnu.e.s.

Si je milite pour un droit à vivre et parler librement de son corps, de sa sexualité, de ses désirs, je me réserve tout autant le droit, moi, à être pudique, secrète ou hésitante, sur ce que je veux, selon le contexte, la personne, sans être « accusée » pour autant de manque d’ouverture ou de pudibonderie. C’est à cela que l’on reconnaît les milieux vraiment ouverts : il faut ouvrir la possibilité de dépasser les limites, d’effacer les frontières, mais laisser à chacun.e le droit de définir les siennes propres.

 

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3 réflexions sur “Les frontières mouvantes de l’intimité

  1. Et bien dis-donc bravo pour ton article.
    J’aime pas dire « moi-aussi » mais je dirais qu’il résonne ton article, beaucoup.

    Lorsque j’ai intégré le monde de l’entreprise, je me suis souvent demandé ce qui clochait chez moi.
    Par lorsque je travaillais réellement mais plutôt lors des moments que je dirais « conviviaux »: le repas du midi, le café, …

    Je n’avais jamais réellement abordé mon comportement sous la lumière de l’intimité mais je dois que c’est bien de ça qu’il s’agit. Bien vu.
    C’est central. L’art subtil de la discussion où l’on révèle une foule de détails intimes sans réellement en dévoiler le fondement est un énigme pour moi.
    Quand je me dévoile c’est total. Et comme tu en parles je me suis souvent mis à nu pour en avoir trop dit, pour m’être trop livré.
    Ce qui m’agace encore aujourd’hui est de na pas bien saisir les limites de mon intimité et de me sentir « faible » après avoirtrop parlé.
    Ma tehcnique tourne parfois autour de l’autodérision pour me mettre en valeur pas toujours une réussite.
    Sinon c’est la gêne ou l’évitement! Il y a des questions qui je ne comprendrai jamais, comme « qu’estce que tu as fait de tes vacances? ». Tellement intime.
    Je pense que la personne qui la pose ne pense pas à mal mais me la poser revient presqu’à une agression! Pas simple

    Et pour ta dernière partie le cas se pose aussi chez moi. J’ai des opinions politiques radicales et assumées. J’en parle parfois. Mais je ne déteste rien de plus que lorsque que quelqu’un joue avec mes sensibilités politiques. Je n’ais pas toujours envie d’en parler.

    Merci pour ton article salutaire.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton retour ! Je trouve cet article flou et sans but précis, donc je suis bien heureuse de voir qu’il « parle » à quelqu’un ! Je réfléchis encore à cette articulation chez moi, entre ce que je découvre sans me rendre compte que ça peut heurter les autres, et ce que je considère comme farouchement intime et qui m’expose, alors que c’est normal pour la plupart des gens… Mais les sentiments de gêne, de honte, de faiblesse, sont si présents dès lors que je suis obligée d’être dans des contextes « limites » (nouvelles personnes, réunions familiales, amis d’amis, et le pire : monde du travail et rencontres « informelles » autour du travail), que ça mérite réflexion plus poussée.

      Pareil, je pratique l’autodérision mais ca n’est jamais compris comme tel ^^

      Aimé par 1 personne

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