Moi je

Un des reproches qui m’a été adressé le plus souvent dans ma conversation, de l’enfance à aujourd’hui, outre le « tu parles trop », c’est le : « tu ramènes tout à toi ». Je réponds en disant moi je. Moi aussi. Moi non. Moi ceci. Moi cela. Je suis la mesure de toute chose, je suis le miroir, et apparemment, ça donne l’impression que je ne m’intéresse pas à ce que dit l’autre…

je dis apparemment, parce qu’il n’en est rien. Je ne fais pas exprès. Je le fais quand je suis stressée, qu’il faut meubler la conversation, que c’est compliqué de savoir quelles questions poser à l’autre, et tout va à la fois trop vite et trop lentement, alors je parle de moi, parce que c’est ce que je connais le mieux, je ne peux pas me tromper. Mais je m’intéresse aux autres, tellement, et d’ailleurs, pendant que je parle de moi, je remarque pleins de trucs (sauf que tu t’ennuies à m’écouter, c’est vrai, ça souvent je ne le vois pas). D’ailleurs, parmi les personnes les plus autocentrées que je connaisse, il y en a 2 de compétition dans ma famille qui savent trèèès bien poser des questions à leur interlocuteurice. Et répondre par des banalités et des faux conseils. Ce ne sont pas de vraies questions. Ce n’est pas du réel intérêt pour l’autre.

Alors rétablissons quelques vérités sur mon rapport à l’autre, voulez-vous bien.

Non, je ne sais pas magiquement d’avance comment tu fonctionnes. (c’est-à-dire que jusqu’à preuve du contraire je suppose que tu fonctionnes comme moi, mais d’expérience ce n’est pas le cas dans environ 96 % des cas donc je flotte généralement en pleine hésitation et confusion en pensant à toutes les catégories de gens dans lesquelles je pourrais te classer pour comprendre comme tu fonctionnes)

Non, je ne sais pas si tu ressens la même chose que moi pour un même événement.

Oui, j’ai trop souvent été celle qui pose des questions gênantes et pas appropriées, alors depuis j’ai appris à me taire, et quand j’ose poser une question et qu’elle est juste, juste ce qu’il fallait, j’ai l’impression d’avoir gagné une compétition.

Oui, pour avoir un aperçu de ce que tu es, ce que tu vis, il faut que je puisse m’asseoir à ta place. Je ne suis pas ton corps, ta vie, ta pensée, tes souvenirs. J’essaye de. En passant par moi, du coup.

Voilà, révélation : Je comprends le monde depuis ma place. Logique non.

Tout le monde le fait. Mais non seulement certains ont davantage de semblables dans ce monde que d’autres, mais en plus certaines personnes prétendent parfois savoir ou comprendre alors que ce n’est pas le cas. (et je ne suis pas très douée pour prétendre, rappelons-le).

Il y a des choses que je ne peux pas comprendre, que je n’ai pas vécues, que je ne vivrai jamais – alors j’essaye de trouver le parallèle, ou bien, simplement, je m’y intéresse fort et je cumule les témoignages, je m’en fais une énorme bibliothèque mentale, qu’est-ce que ça fait d’être né dans un autre pays, qu’est-ce que ça fait d’avoir vécu la guerre, qu’est-ce que ça fait d’être maman, qu’est-ce que ça fait d’être trans, qu’est-ce que ça fait d’avoir eu une enfance heureuse, qu’est-ce que ça fait d’avoir eu une enfance vraiment malheureuse, qu’est-ce que ça fait de penser différemment. Je suis curieuse de toutes les différences de naissance ou acquises, de tous les trucs que je ne pourrais jamais ressentir – j’en suis tellement curieuse que oui, je n’ai rien à dire là-dessus, à part : « ah oui tiens, pour moi c’est différent. » ou : « continue ça m’intéresse » (vous ai-je déjà dit que savoir entretenir ou relancer un conversation n’était pas ma plus grande habileté)

Quand il me semble, cela dit, de pouvoir approcher un peu de la situation ou du sentiment que tu me décris, j’essaye de comprendre ce que tu me dis en faisant des parallèles avec ma propre vie. Je ne pourrais pas être en lien avec toi sinon. Je ne pourrais pas avoir cette fameuse empathie cognitive, c’est-à-dire que si tu pleures pour un truc que je ne comprends pas, je n’en ai absolument rien à faire. Si j’arrive à retrouver une situation où j’ai ressenti plus ou moins la même chose, je vais comprendre, mais vraiment comprendre, le ressentir aussi. Mais il faut que j’y réfléchisse, et forcément, il faut que je rapporte tout à moi.

Je te réponds donc en moi je, pour n’importe quoi, et on me le reproche, comme si j’invalidais l’expérience de l’autre en sortant la mienne. Mais je cherche simplement à savoir si j’ai bien suivi le fil explicite comme implicite de l’échange, est-ce que mon expérience se rapproche de la tienne, là ?

J’essaye de te donner des pistes en te disant comme moi, je réagis dans ma situation.

Je n’ai pas le pouvoir de te dire quoi faire dans ta situation. Je ne suis pas dans tes bottes. Je ne suis pas dans ta vie. Je ne suis pas toi. Évidemment que tu n’agiras pas comme moi. Donc tout ce que je peux faire, c’est de te dire, je crois que je comprends ce que tu veux dire, j’ai vécu un truc similaire (mais jamais identique), et voilà comme moi je me suis sentie, et voilà comme moi j’ai réagi. Si ton vécu ne trouve absolument aucun écho en moi, je ne réponds rien, soit tu continues à parler soit je change de sujet (et passe à nouveau pour une sans cœur). Voilà.

D’ailleurs, quand je te donne des conseils pratiques, souvent ce n’est pas ce que tu voulais. C’est trop direct, trop tôt, ou ça ne s’applique finalement quand même pas à moi parce que je n’ai pas pris en compte les bonnes données.

Alors je fais ça. Je réponds à ton expérience par mon expérience, à ton émotion par mon émotion, à ton cheminement mental par mon cheminement mental, et plus ça se rapproche, et plus je sens l’ivresse d’être un être humain qui réussit à créer du lien avec un autre être humain. Je suis satisfaite et heureuse – et après on vient me dire que je rapporte tout à moi, suis égoïste, ne m’intéresse pas à l’autre, et bam dans ta face, bouffe tes illusions, tu n’as pas créé de lien.

*

Aussi, sache que si je t’interromps à dire « et moi je » c’est que je m’intéresse à ce que tu dis. C’est que j’essaye de m’y insérer, de prendre part, de réagir de manière appropriée, et de ne pas perdre l’attention. J’aimerais que tu continues à parler, après ça, s’il te plaît. Que tu reprennes : « oui donc comme je disais… », je vais continuer à t’écouter, je sais reprendre le fil.

Dans les livres, dans les films, ça fonctionne très bien, les dialogues s’enchaînent comme ça pendant de longs moments, chacun à placer son morceau de texte pour ensemble construire une petite dissertation sur un sujet. Pourquoi dans la vraie vie, quand je dis quelque chose, on me reproche d’interrompre et de tout rapporter à moi ? (l’idéal avec moi : écrivez-moi, vous aurez le droit de vous raconter pour autant de lignes que vous voudrez, pas d’interruption possible)

Et puis, depuis quelques mois, j’échange, par écrit aussi beaucoup, avec des personnes qui, à un moment ou un autre, s’excusent de dire « moi je », de toujours tout rapporter à elles, de répondre à mon expérience par leur expérience. Et la conversation, tiens, est plus fluide, subitement.

D’ailleurs, mettons-nous dans la position inverse.

Pas grand-monde au cours de ma vie ne m’a dit des choses pertinentes sur ma situation, simplement parce que le nombre de personnes rencontrées qui fonctionnaient semblablement à moi sont comptées sur les doigts d’une demi-main. Donc toutes les fois qu’on a essayé de me donner des conseils sur ma situation, ça tombait à côté, et apparemment, je n’avais pas le droit de dire que ça tombait à côté. Il leur manquait des éléments, il leur manquait de savoir comme j’étais vraiment, et ça m’a agacée, vidée, découragée, de devoir à chaque fois rectifier ce que l’autre avait (mal) compris. En revanche, j’ai toujours apprécié que les gens me parlent d’eux, comme ça, sans intention, et je pouvais en tirer les informations ou les idées (parfois bien bien éloignées du sujet d’origine, c’est le principe du train of thoughts) qui me seraient utiles.

Les dialogues que je préfère avec mes amis sont les échanges d’expérience. Je te parle de moi, tu me parles de toi. Pas forcément besoin de commenter, si y’a pas besoin de commenter. Mais écouter, juste, pendant un temps donné, c’est bien. Parfois les questions viennent. Parfois non. Parfois (souvent) elles me viennent plus tard. En tous les cas je me souviendrai de ce que tu m’as raconté, pas forcément sur les faits, mais ça s’inscrira quelque part dans l’image que je me fais de toi, ça me rapprochera un peu de toi.

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6 réflexions sur “Moi je

  1. Bonjour, et bien moi aussi je fais comme toi, et moi aussi, on m’a déjà dit que je rapportais tout à moi. Comme toi, quand je n’ai plus rien à dire, je parle de moi, parce que je n’aime pas parler des autres. Si tu le remarques, les gens se mettent à parler des autres en critiquant, en élaborant des théories, en faisant des suppositions parce qu’ils n’ont plus rien d’autre à dire. Parler des autres quand ils ne sont pas là, ça en tient beaucoup occupés malheureusement. Alors oui, comme tu dis, il est bien de partager ses expériences: Tu parles de toi, je parle de moi. C’est comme cela que je vois une conversation intéressante pour se connaitre mutuellement et partager son expérience de vie. Bonne journée !

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne comprends pas ces reproches qui vous sont faits. Les neurotypiques fonctionnent aussi sur le mode « moi je » que vous décrivez pour comparer des expérience, tenter de se mettre à la place de l’autre, etc. Non ?

    Aimé par 1 personne

    • Il me semblait aussi, non ? Pourtant il parait que je le fais particulièrement beaucoup, et d’une manière peut-être ? (interrompre sans m’en rendre compte, ne pas utiliser les mots qu’il faut pour appuyer le discours de l’autre, etc.) Ce serait intéressant de pouvoir analyser pour de vrai des morceaux de discours spontané d’autistes vs non-autistes, ou à défaut des échanges écrits…

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      • Oh oui, une analyse des discours !
        Peut-être que si l’entourage est au courant de l’autisme d’une personne, ils se focalisent sur les modalités d’échange et surinterprètent ce qui n’est qu’une mise en évidence de construction de l’échange ? je me souviens d’une personne qui avait dit après un resto qu’Untel « s’intéresse à ce que tu dis, mais pas à toi ». Euh, dans un contexte de socialisation où on mange et boit autour d’une table, comment s’intéresser à l’interlocuteurice/le.la voisin.e de table si ce n’est pas en s’intéressant à ce qu’iel dit au juste ? je pense que la personne n’aurait pas émis cette idée si elle n’avait pas été au courant de l’autisme d’Untel.

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      • à moi c’est un reproche qu’on m’a toujours fait sans savoir mon autisme… c’est vrai que je le fais (et c’est vrai que je m’intéresse à ce que la personne dit et pas à la personne elle-même, tant que je ne connais pas la personne en question !), mais c’est la manière de comprendre et juger ce type de discours (négativement/positivement, tu es égocentrique/tu fais des efforts pour te mettre à la place de l’autre en comparant à ta propre expérience) qui peut changer.

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