« Celles et ceux qui mentent »… Vraiment ?

On va commencer par une évidence : je ne suis pas bien équipée pour repérer le mensonge. Le mensonge intentionnel, je veux dire, celui de on ment pour obtenir ou éviter quelque chose, celui de on est conscient qu’on ment (je dis ça, parce que j’ai passé mon enfance à « mentir » en confondant fiction et réalité, mais je ne m’en rendais pas vraiment compte) (quand on ment pour se protéger, par instinct de survie, il y a généralement aussi dissociation). Donc oui, c’est vrai, j’ai un peu tendance à croire tout le monde sur parole (quand il s’agit de leur vécu, parce que sur un sujet soumis à débat, je retrouve rapidement mon esprit scientifique) et à me dire que si telle personne raconte telle chose, c’est bien qu’il y a une raison. Surtout quand telle personne énonce quelque chose de non enviable, qui signifie une souffrance, qui peut lui apporter stigmatisation, insultes, mépris, difficultés, etc. Pourtant, la parole des concerné.e.s (d’agressions, de vécus traumatiques / dans un autre registre : de maladies et handicaps rares ou « invisibles ») continue d’être mise en doute systématiquement. Oui, aujourd’hui, je veux parler de cet argument qui revient tout le temps. Pour tout un tas de choses qui apparemment sont sans lien les unes avec les autres, mais c’est un même mécanisme. Cet argument qui vise en fait à se dispenser d’écouter le problème : « Oui, mais il y en a qui mentent. »

On parle de viol. Mais il y en a qui mentent. On parle de maltraitance conjugale. Mais il y en a qui mentent. On parle de maladies chroniques et de soins manquants. Mais figurez-vous, là aussi, il y en a qui mentent, c’est pour attirer l’attention. On parle de sous-diagnostic d’autisme. Mais il y en a qui mentent, qui trouveraient ça « cool » de se faire passer pour autiste. On parle de dysfonctionnement des services sociaux, d’injustices dans l’attribution des aides financières. Oui mais attention, il y en a qui fraudent, qui mentent sur leurs ressources. Argh.

Je mets tout un tas de choses ensemble comme ça parce que pour moi ça revient au même. J’ai les oreilles et l’âme saturées de ces contre-arguments de la part des puissants qui veulent continuer à écraser les faibles. Dans l’éducation à la française, d’ailleurs, on commence aussi d’abord par mettre en doute la parole de l’enfant et par le corriger et l’enfermer par anticipation, comme si on naissait forcément pervers.e, manipulateur.ice et mauvais.e. Franchement.

Forcément, si on lit les journaux, ça n’encourage pas à la confiance. Mais pour que ça se vende et que ça attire l’attention, il faut de ça, des fausses vérités, des retournements de situation, des complots, ça donne davantage à écrire et ça donne l’impression que læ journaliste en question a fait un super boulot de décryptage (non). Alors oui, les histoires médiatisées seront, évidemment, celles du mensonge. Celle qui s’est inventé un agresseur antisémite, celle qui a rendu célèbre son récit fabulé sur une enfance avec les loups (mais alors : as-tu aimé le livre pour l’histoire, ou parce que tu le pensais « vrai »?), et je suis désolée que mes exemples ne concernent que des femmes (d’un autre côté, ce ne sont que 2 histoires avérées fausses). Il ne doit pas exister tant de menteureuses que ça, puisque pour plus de fun, dans les médias, on soupçonne fausses aussi d’autres histoires sans raison (enfin si, pour innocenter des hommes puissants, ou juste mettre en doute la parole des femmes), vous savez, les femmes ou filles ou collègues d’hommes célèbres qui parlent d’inceste, de viol, de harcèlement, de violences, mais évidemment, elles mentent, elles ne font ça que pour l’argent. À croire qu’on vit encore au temps biblique pré-Jésus, où il fallait la parole de deux femmes contre celle d’un seul homme.

Dans le rayon maladies, troubles, atypies, on a aussi, dans les échanges de tous les jours : celleux qui s’inventent des problèmes, dit-on, parce qu’on ne voit rien de « visible » ou qu’on n’accepte pas la différence. Le critère du visible est assez relatif, en fait, sont invisibles les handicaps pour celleux qui préféreraient ne pas les voir, parce que finalement, rien que d’en parler, ça le rend visible. Il y en a qui « cumulent les problèmes » (ça s’appelle des comorbidités), donc ça paraît trop gros pour être avalé (non, c’est au contraire assez compréhensible). D’autres passent des années en errance diagnostique, parce que la science n’est pas encore assez au point pour repérer facilement certaines choses – alors oui, parfois, on peut se tromper, c’est vrai, on fait comme on peut avec ce qu’on a. J’ai passé 10 ans à parler au nom des personnes borderlines, et finalement je ne suis pas borderline, mais est-ce que ça fait de moi une menteuse ? [puis surtout : rendez-vous dans dix ans pour voir comment évolue cette fameuse catégorie un peu flou du TPL]. Enfin, en catégorie injustice sociale, on a les prétendu.e.s fraudeur.se.s qui abusent des aides sociales (c’est sûr on vit comme des rois et reines grâce à la CAF, haha), mais aussi des centaines qui devraient toucher les aides et n’y arrivent pas, et les fraudeur.se.s qui coûtent vraiment à l’État, genre, les riches. Avant d’accuser qui que ce soit de pauvre de frauder et d’abuser du système, en fait, je me poserais aussi d’abord des questions sur sa pauvreté, sur ce qui amène à agir de quelle manière, et sur les boulots proposés alternativement. Mais ça, les plus aisé.e.s et protégé.e.s qui parlent toujours de « ceux qui fraudent » au Pôle Emploi, iels préféreraient ne pas avoir à y penser, ça pourrait leur donner, je ne sais pas moi, une conscience, une culpabilité, des insomnies, alors c’est mieux de ne même pas ouvrir le débat.

En fait, toutes les accusations de mensonge et d’affabulation concernent principalement des femmes, point un, et sont énoncées, point deux, par des personnes non-concernées, ou en déni sur elles-mêmes et sur des problèmes qu’elles préféreraient ne pas avoir à affronter.

Mettre en doute la parole, ou mentionner à tout va « qu’il y en a qui mentent », c’est d’abord refuser d’entendre, refuser d’écouter, refuser d’accepter.

Quand on parle des milliers de femmes qui soudain prennent la parole ou le clavier pour dénoncer les agressions sexuelles, je ne comprends pas comment la réponse peut être de dire que oui mais il y en a sûrement qui mentent ou exagèrent. Surtout, je précise : je ne comprends pas bien comment on peut faussement accuser quelqu’un de viol vu le stigma et l’épreuve que c’est actuellement dans notre société, mais quand bien même une personne émettrait une fausse accusation, alors il y aurait encore bel et bien un autre problème à prendre sérieusement en compte dans la vie/la tête de cette personne.

Quand on parle des milliers de femmes (ou autres, excusez-moi, je suis fixée sur les femmes aujourd’hui) qui ont du mal à être reconnues comme autistes, je ne vois pas l’intérêt non plus de nier le ressenti de ces femmes en errance, rejetées et mises en difficulté toute leur vie, en pensant que certaines se cherchent des justifications et des excuses. S’il ne s’agissait que d’excuses, alors, non, je pourrais me comporter différemment, tiens, comme si je n’y avais pas pensé. Il s’agit de rétablir une vérité sur nos efforts quotidiens, et d’avoir la reconnaissance nécessaire pour commencer à vivre. Quand on critique les autistes qui témoignent parce qu’ils sont « de haut niveau » (avec la confusion ordinaire sur ces termes) et qu’ils n’auraient rien avoir à voir avec les enfants autistes qui font terriblement souffrir les parents (discours rapporté), encore une fois, on se prive d’écouter des explications utiles sur le problème, et encore une fois, celleux qui protestent ne sont que secondairement concernés, puisque neurotypiques. Rappel : Ce n’est pas parce que vous ne vivez pas une réalité, ne la comprenez pas, ne la connaissez pas encore, qu’elle n’existe pas.

*

Quand bien même il y en aurait, dans une histoire comme dans une autre, qui « mentiraient », je ne vois pas en quoi ça empêche d’écouter celleux qui ne mentent pas (à première approche, comment savoir, anyway, ce sera le problème de celleux qui s’en occuperont au niveau institutionnel, pas le tien propre en tant que particulier fournisseur d’une opinion que l’on n’a pas sollicitée merci). Je ne vois pas en quoi le fait que mon ou ma voisin.e mente m’empêche, moi, de dire la vérité. Et dans les histoires qui m’intéressent, je remarque surtout que 1) où sont réellement les menteu.r.se.s ? J’ai plus l’impression d’un mythe qu’autre chose. 2) cette réponse tout à fait stérile arrive toujours au début de la conversation, en fait, pour couper court à toute véritable conversation. (dans ce cas, dis-moi plutôt « la conversation ne m’intéresse pas », ce sera plus efficace en termes de communication)

Désolée d’aborder des questions qui dérangent.

Même dans les cas de législation [complexe et passionnante thématique, arrêtez-moi avant que j’écrive une rallonge de 10 pages à l’article], on se base sur la règle (aucune loi n’est parfaite, puisqu’elle est humaine, ça essaye d’être le plus englobant et juste possible), il y aura peut-être (peut-être!) des exceptions, mais ce n’est pas pour ça qu’on ne peut pas établir une règle.

Voilà. Pas de conclusion. À part que quand je parle d’agressions sexuelles, quand je parle de précarité, quand je parle de maladie, quand je parle d’autisme, sviouplé, arrêtez de me dire que y’en a toujours qui mentent ou exagèrent. Je sais pas. J’en ai pas encore rencontré. Je vous parle d’autre chose. Peut-on regarder les problèmes en face, merci. Il n’y a que comme ça qu’on avancera, un tout petit peu.

Publicités

6 réflexions sur “« Celles et ceux qui mentent »… Vraiment ?

  1. Grave. J’ose souvent pas dire que je cumule plein d’atypies. De peur que les gens me croient pas (parce que ca ferait « trop » pour une personne et que j’ai « l’air normal » etc).

    Même au cabinet du psy pendant le diag autisme j’arrêtais pas de tendre des perches ÉNORMES vers la dépression et autres troubles psy. En racontant tous les détails de mon vécu. J’ai pas osé donner carrément la liste des atypies que j’ai identifiées alors que ça aurait été tellement plus simple (à la place j’ai dû suggérer l’idée mais sans le dire frontalement), car le psy aurait risqué de mettre en doute ma parole et penser que je m’inventais une vie ou que je m’identifiais à tout par effet Barnum. Sauf que du coup il a ignoré mes perches…

    J'aime

    • d’autant plus absurde qu’il y a souvent corrélation ou lien de quelque sorte entre une atypie ou une autre ou une atypie et une situation sociale difficile ou un traumatisme, etc.
      C’est triste de voir qu’on en arrive à dissimuler des choses au corps médical (j’ai fait la mm chose, pour pb de santé physique, avant de comprendre moi-même que les choses étaient liées, haha)

      J'aime

      • Et puis je sais que c’est un peu tabou mais pendant les entretiens de diag je me suis senti obligé « d’appuyer » sur mes traits NA et d’éluder toute partie du récit avec des réussites, parce que déjà que j’ai pas assez « l’air handicapé »… Bref c’est comme sauter dans des cerceaux

        J'aime

  2. Bonjour
    Même dans le milieu anti-validiste certains sont accusés de mentir et d’exagérer. Par exemple, les personnes qui ont les handicaps les plus « légers », les moins visibles.
    Exemple : des personnes dépressives qui bossent, qui n’ont jamais été admises en institutions… Vont être accusées d’être privilégiées par d’autres dépressifs, ou d’en faire un peu trop, ou de ne pas être vraiment malades.

    Aimé par 1 personne

    • Oui, dans mon article précédent sur la fatigue j’ai abordé ce problème de « compétition de fatigue », que l’on trouve pour la souffrance aussi. Je n’accuse pas les personnes qui le font, je pense qu’il est difficile de supporter l’injustice d’être mis à part et pas écouté à part entière pour toutes les souffrances accumulées, créées en grande partie par la société. Dire « je souffre plus que toi, je suis plus légitime à me plaindre » est une manière (stérile, certes, mais compréhensible) de compenser son regret, de retrouver une place. Je suis bien placée pour savoir que les problématiques de personnes qui « compensent » ou qui sont plus ou moins intégrées (en surface) ne sont pas moins importantes… différentes, sûrement, oui. C’est le système qui nous met tou.te.s en doute, n’écoute personne, qui amène les personnes en souffrance à vouloir se hiérarchiser comme ca dans les difficultés. Hélas.

      J'aime

  3. Et, quand en mode scientifique on demande de citer des noms de personnes qui ont « menti/abusé » ou de gens lésés par ces « menteureuses », l’interlocuteur/trice est bien obligé d’admettre qu’iel ne sait pas, ou de se taire et de se renfrogner parce qu’on vient de lui mettre le nez dans sa propre merde, mais ne prend jamais la perche pour réfléchir au-delà. Pourquoi raisonner et se documenter quand on peut croire, n’est-ce pas…Y a encore du boulot.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s