Le dire, à qui, comment, pourquoi ?

Pour celles et ceux qui lisent mon blog régulièrement : ce qui m’est arrivé depuis quelques mois, ce qui a changé depuis l’ouverture du blog où je pensais le nommer « à la limite » en référence au trouble borderline, c’est devenu clair. Ou pas : de mes ami.e.s, non seulement je ne sais pas qui le lit, mais je ne sais pas s’iels lisent tous les articles ou seulement un de temps à autre, ou en diagonale, ou s’iels le prennent au sérieux ou pas, et du coup je ne sais pas ce qui est su ou ignoré, ce que je dois dire, d’où je dois partir, quels mots je peux prononcer, et pour moi – peut-être pas pour elleux – il y a cet éléphant dans toutes nos bulles de conversation, ce fantôme flottant dont je ne sais pas si je suis la seule à le voir, et si j’ai le droit de le nommer. Et aussi étrange et hypocrite que ça puisse paraître (mais si, je vous assure, je suis sincère), je n’attends pas de mes ami.e.s qu’iels me lisent, je ne considère pas que ça entre dans leur devoir d’ami.e.s : si ça les intéresse, qu’iels aiment lire, qu’iels ont le temps, qu’iels accrochent à mon écriture, tant mieux, mais sinon, ça ne fait pas grand-chose. Le seul dont j’exige lecture régulière est mon compagnon de vie, mais encore, juste pour ne pas avoir à me répéter – à l’oral, donc forcément maladroitement et incomplètement – sur ce que j’ai déjà écrit et qui nous donne des clés de compréhension utiles pour notre entente quotidienne. C’est juste que j’ai envie d’en parler, et je ne sais pas à qui ni comment. That’s it.

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Donc, j’ai envie d’en parler, et pour moi, je ne vois pas nécessité d’attendre un diagnostic officiel – et si on me conteste ça, ça me permettra de me lancer dans un discours passionnant sur le sous-diagnostic des femmes aspies, le temps d’attente aux CRA et pourquoi la reconnaissance de l’autisme à l’âge adulte passe la plupart du temps d’abord par l’auto-diagnostic. Revoyant dernièrement des ami.e.s qui sont loin, je me dis, allez, c’est l’occasion, je vais en parler. Et puis, et puis. On se donne des nouvelles d’abord, on se raconte nos vies. J’essaye de me rapprocher de la réalité de mon quotidien, mon épuisement, mes crises, mon besoin de pause dans le social, et ça m’énerve parce que je dois encore m’aider de mots comme asociale (accompagné de rires qui servent de guillemets) ou introvertie alors que je suis plutôt pas mal sociale et extravertie (mais autistiquement, quoi). Il y en a une à qui je l’annonce, je suis timide d’abord, donc je redouble sourires et gloussements, et je préviens : c’est comme un coming-out. Ça l’intrigue, elle me dit en riant, mais qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire comme coming-out que tu n’as pas déjà fait, parce que sur ma sexualité ou le reste, je n’ai jamais demandé l’approbation de personne.

Quand j’en parle – je dis parler mais c’est souvent par écrit que ça se passe en premier –, je n’ai pas de trop mauvaises réactions. Même cellui qui me dit « mais on est tous autistes à divers degrés » ne s’informe peut-être pas beaucoup plus mais a compris que ce n’était pas une chose à répéter avec moi. Iels me disent que ça ne va rien changer. Iels me connaissent depuis longtemps, je suis leur girafe, iels m’apprécient comme je suis, iels m’acceptent. L’amoureux aussi me répète « Je te connais déjà, je sais comme tu es ». Oui, et non. Oui, entendre ça me fait un bien fou, mais en même temps m’inquiète, parce qu’il y a des choses que j’ai dissimulées. Il y a des choses qui vont changer. Il y a des choses que je n’ai pas dites assez fort, et j’aimerais les voir être prises au sérieux. Il y a des choses qu’on interprétait autrement, et j’aimerais enfin pouvoir donner la véritable grille de lecture.

*

J’ai envie de le dire aux ami.e.s, pourquoi ? Pour expliquer le rythme que prend ma vie en ce moment, parce que c’est ça qui devient prioritaire pour moi : arrêter de m’effondrer tous les 4 jours, chercher un diagnostic, et changer de vie. Pour ne pas laisser un malaise flottant chaque fois que je prononce le mot autisme et pour ne pas surprendre que je devienne de plus en plus engagée et instruite dans la cause. Pour me libérer peut-être aussi – mais ça va prendre du temps je sais – de l’anxiété permanente qui me colle au cœur quand j’ai une conversation et bouge mon visage pour le faire paraître avenant, pour un jour pouvoir me détendre en présence de mes ami.e.s et me dire qu’au pire, si je fais une bourde, iels auront l’explication.

Mais je dois me souvenir que l’information n’aura jamais la même importance pour la personne en face de moi que pour moi. Ce que je vis et ai vécu de l’intérieur, c’est à moi. Le brouillard dans lequel j’étais, il n’y a que moi qui le connaît. Peut-être que pour l’autre en face, ça ne fera aucune différence, que je me dise autiste, alien ou rien du tout.

*

J’ai envie de le dire, mais comment ? L’autre ne part pas avec les mêmes connaissances que moi. Le mot « autiste » n’allume pas les mêmes lumières dans le cerveau : ni les mêmes dénotations, ni les mêmes connotations. Et je ne peux pas tout de suite commencer avec un cours complet sur l’autisme et ses différentes formes et ce que veut dire ces histoires de niveau, et comment ça se fait que je dise que je suis autiste alors que j’ai une vie sociale, et sur le manque de connaissance de l’autisme au féminin et blablabla. J’aimerais bien, en réalité, faire ce cours. Mais j’ai comme l’impression que c’est pas ce qu’il faut faire tout de suite. Alors je donne des bouts d’information mal choisis et je me résigne à ce que mon autisme soit vu sous des traits déformés (ou que je ne sois pas prise au sérieux). J’aimerais sortir mes listes de 20 pages comme chez la psy, tu vois ça et ça et ça et ça aussi, ce sont des traits autistiques, mais les ami.e.s ne sont pas là pour me tester. Et puis, de l’extérieur, la seule chose vraiment visible chez moi, c’est ma fatigue, et mon stress des horaires. Bon, ok, le fait que je coupe tout le temps la parole aussi, mais ça c’est pris pour de l’impolitesse ou du désintérêt (non).

Enfin, qu’est-ce que j’attends, en fait, de la personne en face ? Pas seulement pourquoi est-ce que je le dis, mais pour quoi, pour obtenir quoi ?

Je crois que j’aimerais, en premier lieu, simplement de l’écoute. Je ne dis pas les choses avec une intention particulière ou une attente cachée. Tu n’es pas obligé.e de répondre. J’ai juste besoin de le dire. Ne fais pas semblant de connaître si tu ne connais pas. Pose-moi des questions idiotes je ne les jugerai pas idiotes, mais pose-moi des questions plutôt que de me donner des conseils. Informe-toi, regarde autour de toi, rends-toi compte que l’on parle d’1 personne sur 100 au minimum et que pourtant personne n’y connaît rien. Dis-toi c’est cool, je vais pouvoir savoir ce que ça fait, de l’intérieur – parce que oui je sais ce que « ça » fait, même si j’ai « l’air normale », ce sont les mêmes mécanismes, je connais l’impossibilité à communiquer, le poids de la frustration, la colère de l’injustice, le mutisme, la surcharge sensorielle et la confusion émotive, l’obsession répétitive.

J’aimerais, ensuite, de la bienveillance, du pardon. Je sais que la vraie acceptation ne peut venir que de moi-même. Mais oui, j’admets, j’ai tellement vécu dans la culpabilité de ce que j’étais qu’un peu, j’aimerais que de l’extérieur vienne de la considération qui aide à réparer mes blessures narcissiques. (je ne dis pas que c’est une motivation valide pour le coming-out. Mais elle est là, voilà). Et finalement : le répéter, ça m’aide à l’intégrer moi aussi, à le rendre plus vrai pour moi-même déjà : oui, en ce moment, j’ai besoin d’une étiquette. Je pourrai la ranger au côté de tout le reste quand je me serai remise de ces 26 ans d’ignorance sur mon fonctionnement. Pour l’instant, j’admets, je suis fixée là-dessus, mais ça n’est pas une mauvaise chose.

*

Alors : Ami, amie. Celui ou celle que moi j’appelle ami.e et peut-être ce n’est pas réciproque, mais tu auras remarqué que ta place compte dans ma vie parce que je t’écris régulièrement, au pire du surmenage au moins à ton anniversaire dont je sais la date de mémoire, et quand je passe dans ta ville j’insiste pour un rendez-vous, et je me fous du temps passé entre deux rencontres. Ami.e, donc : il m’arrive un truc important cette année, j’ai compris que si j’étais différente, c’est que je suis autiste. Je te l’ai déjà dit par bribes je sais, je t’ai dit que j’aimais ma tranquillité et ma routine, que le bruit et les gens quelle horreur, que je n’arrive à faire aucun job parce que je suis tout le temps trop fatiguée, et tu ne m’as pas jugée pour ça, et c’est pour ça que tu es encore mon ami.e. Mais j’ai trouvé des parades pour d’autres choses : j’ai fait semblant d’être provoc’ et bavarde mais c’est juste que je ne comprends pas trop les règles de conversation ; j’ai annulé des rendez-vous prétextant ceci ou cela mais c’est que l’incertitude de l’heure, le changement de plan ou la peur des horaires décalées m’a fait paniquer ; j’ai fait mine de ne pas aimer la musique live et les concerts mais c’est que je ne supporte pas la proximité de tant de corps humain ; j’ai prétendu être misanthrope et asociale mais c’est juste que ma sociabilité n’a pas les mêmes formes que celle des neurotypiques ; j’ai répété ne pas aimer les enfants mais c’est que leurs mouvements imprévisibles et leurs cris supersoniques risquent de me faire entrer en crise ; je dis que je trouve les fêtes et les sorties de groupe idiotes mais c’est juste que je ne saisis pas toujours ce qu’il y a d’amusant dans ces contextes et que je reste en-dehors à cause de la surcharge ; je dis être contre le système de travail (je le suis, oui, ok) mais je suis surtout très inquiète de ne jamais pouvoir trouver ma place dans ce système et rester à jamais précaire. Mais ce qu’il faut savoir aussi, ami, amie, c’est que je suis extrêmement fidèle en amitié. Que je ne prétendrai pas pouvoir faire quelque chose pour/avec toi que je ne peux pas. Que je te dirai toujours des choses sincères. Que je t’écouterai sans te juger quel que soit ton problème. Que je m’inquiéterai toujours de savoir qui tu es au fond et ce que tu ressens vraiment, peu importe que ce soit dans les cases ou pas, parce que je me fous du paraître et ce qui m’importe c’est ton bien-être. Que tous les beaux moments passés avec toi, les conversations même courtes, les mini-moments de lumière, tel morceau de gâteau partagé, seront imprimés puissance 1000 en moi, il ne faut pas grand-chose pour m’émerveiller. Que je trouverai toujours un nouveau sujet à introduire dans la conversation et ne me fatiguerai pas à avoir des bavardages d’usage qui ne construisent rien. Que si je te donne de l’affection ou un gâteau ou un cadeau c’est que l’envie m’en prend et il n’y a pas d’attente de retour. Que je n’aurai jamais de mauvaises intentions à ton égard, parce que je suis incapable de méchanceté gratuite, de mesquinerie ou de rancune.

J’espère que pour certain.e.s, les efforts ou compromis que requièrent ma compagnie en vaudront la peine. Pour les autres, tant pis. Je ne regrette pas d’avoir vécu comme je l’ai fait jusque là mais je ne veux plus, pour le bien de tout le monde, continuer comme ça.

 

> Je sais, finalement je n’ai pas du tout formalisé ce qui devait se faire ou pas pour ce genre d’annonce, surtout parce que je n’en sais rien (je n’ai réussi aucune annonce) et que chaque personne, son entourage, ses motivations, est différente. Mais Marie-Josée Cordeau (encore ♥) a fait une vidéo là-dessus :
https://www.youtube.com/watch?v=Rqjh5vysoKA

 

 

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