Qui est normal ?

Vous qui m’avez si souvent dit que j’étais « bizarre ». « Pas normale ». « Exagérée ». « Folle ». Vous ne m’avez jamais dit en quoi vous, vous étiez normalaux et raisonné.e.s. Non, ne partez pas, c’est une vraie question. Je ne suis pas dans la provoc’. Je ne l’ai, peut-être, jamais été, juste en grande curiosité qui, à un certain moment, devient du profond désarroi. Sérieusement. Dites-moi. J’ai essayé de comprendre par moi-même mais pour certaines choses j’arrive à des limites. Expliquez-moi. Qu’est-ce que c’est, pour vous, la manière « normale » de concevoir, comprendre, ressentir le monde? Je sais bien, allez : Vous ne vous êtes jamais trop posé la question. Pas besoin. Vous étiez déjà sur le bon chemin, dans la bonne case, dans le bon groupe. Vous avez suivi les autres et tout s’est bien passé. Et puisque tout se passe bien pour vous, c’est que vous avez raison, n’est-ce pas ? C’est qu’il y a une bonne manière de vivre et de penser, qui soit dans la norme, non seulement statistiques, mais morale ?

*

Il y a deux livres, classiques scolaires, lus pour la première fois (de nombreuses autres ont suivi, rapport à mes habitudes de répétition) à 15 ans, en préparation du bac de français, qui m’ont laissé une impression forte. Rhinocéros (Ionesco ♥ ) et 1984 d’Orwell. Bien que ces deux œuvres mettent en scène une idéologie totalitaire et m’aient intéressée alors pour l’historienne que j’étais, ce n’était pas cet aspect de l’œuvre que je trouvais le plus prégnant. Ce qui m’avait parlé à l’époque, c’était comme le doute pouvait s’insinuer chez le héros qui savait avoir raison et être du «bon côté», mais qui petit à petit se laissait déstabiliser et ronger dans ses certitudes, parce qu’il était le seul (qu’il sache) à penser de ce côté. « Seul, il était donc fou », était-il écrit dans 1984. Et Bérenger chez Ionesco se demande si après tout, ces rhinocéros… si ce ne seraient pas eux qui seraient, finalement, beaux, forts, justes, et lui qui serait un monstre… puisqu’il est le seul à ne pas être rhinocéros, c’est forcément lui le monstre… Ce sont les questionnements qui m’ont suivie toute ma vie. Ai-je raison puisque je suis la seule. Suis-je « juste », ai-je le droit d’être comme je suis, puisque je suis la seule à être différente de « tout le monde ». J’ai retrouvé le thème de la solitude et de l’impossible vérité, des points de vue inconsistants et de la pensée sans repères, dans l’œuvre de Beckett avalée aussi à l’époque. J’ai retrouvé même, chez Beckett et Ionesco, poussée à l’extrême, la déconstruction du langage, des mots vidés de leur sens à force de répétition et déplacement, perte de repères dans la communication avec l’autre et l’expression de soi, et j’aimais tellement ces œuvres qui donnaient corps à mes angoisses, à mon désarroi face au monde. Avant de commencer à étudier les sciences humaines pour mettre des repères scientifiques sur les choses changeantes et contradictoires du monde humain et de son langage, la littérature de l’absurde était ce qui se rapprochait le plus de mon ressenti du monde.

*

Mais revenons à notre question de la normalité. J’ai entendu dire de plusieurs personnes  diagnostiquées tardivement autistes (surtout des hommes, mais pas que) que pour elles, jusqu’à leur diagnostic voire après, c’était les autres qui étaient bizarres, et elles qui étaient normales, elles qui se situaient dans la raison, la logique, la cohérence. Et d’ailleurs, excusez-moi de devoir le dire, mais mathématiquement, logiquement, la conception du monde, du langage, des relations sociales, qu’ont les personnes autistes, est rudement plus logique et sensée que celle des neurotypiques ; c’est peut-être pour ça que vous arrivez si bien à nous mettre dans des manuels d’explication, alors que vous ne savez pas vous expliquer vous-mêmes. Cette certitude d’avoir raison contre un monde entier qui a tort, c’était l’illusion qu’entretenait Z., que j’ai rencontré quand j’avais 20 ans. Il n’a vacillé dans ses certitudes que quand je suis venue, ouragan, bulldozer, les renverser, en parlant le même langage que lui mais ayant un autre point de vue sur les choses. J’ai enrichi son monde je lui ai donné des couleurs et des reflets inconnus alors, mais j’ai en même temps apporté les doutes, la perte de repères, la porosité (sincèrement, désolée, Z.). J’essayais alors de donner raison à tout le monde, de voir les choses de tous côtés, de rester dans le scepticisme permanent. Aucune des deux positions, extrême, ne peut être saine. Mais il y a des jours où j’aimerais avoir conservé cette assurance de mon jeune âge, celle qui amenait les autres à dire que j’étais insolente, culottée, indisciplinée et adolescente avant l’heure. Or je me suis rapidement laissé grignoter par le jugement extérieur, je me suis laissé déstabiliser, induire en erreur, et j’ai fini par douter de moi-même et de la réalité de mon ressenti et mon jugement. Mais en fait, c’est comme ça : on ne part pas du principe que c’est nous, la différence, l’anormal. Notre premier point de référence est toujours nous-même. Jusqu’à preuve du contraire, tu sens comme moi, tu vois comme moi, tu penses comme moi. Et c’est juste quand on verbalise, quand je te dis que ça c’est vert et tu me dis non c’est jaune, quand je te dis ça fait mal et tu me dis non c’est agréable, quand je te dis ça c’est blessant et tu me dis non c’est une blague, c’est juste quand on verbalise qu’on s’aperçoit que peut-être, il y a des manières différentes de recevoir le monde.

*

Je n’ai jamais été dans le corps et l’esprit des autres. J’ai bien finir par comprendre que j’étais plus sensible que la moyenne, sensoriellement, sans jamais cependant avouer à quel point, par honte ; j’ai bien vu que souvent je ne comprenais pas, mais la rapidité de ma pensée essayait de compenser, de faire le pont, d’appeler la théorie / les souvenirs / l’analogie / la logique à l’aide ; j’ai bien vu parfois que j’étais regardée de travers, parce que j’avais dit quelque chose « qu’il ne fallait pas » ou que je faisais des gestes pas « normaux » : j’ai appris à inhiber mes gestes, ne craquer plus qu’en privé, et m’excuser par avance auprès de tout le monde pour mon possible manque de tact et mes maladresses.

J’ai voulu atteindre la normalité comme certains veulent atteindre l’excellence, c’était mon but ultime. A 19 ans, j’étais même ravie d’avoir un copain normal, qui m’aimait pour des raisons normales, et avec lequel j’avais une relation qui semblait normale, des repas normaux et des sorties le weekend catégorisées comme normales. Ça me semblait être mon plus grand accomplissement, et pour ça j’ai renoncé à poursuivre l’écriture de mon 4e roman que je débutais tout juste quand je l’ai rencontré.

Mais soyons sérieux deux minutes. Quand vous me dites qu’une de mes réactions ou une de mes habitudes n’est pas « normale », qu’entendez-vous par là ? Que ce n’est pas ce que fait la majorité ? Déjà, pas forcément (je les observe vos habitudes et vos émotions, moi, je sais), et en plus, est-ce grave de ne pas être comme la majorité ? Ou alors vous voulez dire que ça ne devrait pas être comme ça, vous placez un jugement moral quelque part, vous voulez me corriger. Admettons, mais en quoi, et pourquoi ? Qu’est-ce qui est dérangeant, pour qui, pourquoi ? Et dans ce cas ai-je le droit, moi, de corriger ce que je trouve tordu chez vous ? Qui est le plus logique, sensé, juste et bienveillant entre nous deux ? Posez-vous la question un instant : où se situe le curseur de la normalité ? Pour qui, quand, dans quel environnement ? Comment juger moi-même d’à quel point je serais « anormale », comment comprendre qu’est considéré anormal ce que moi, je trouve parfaitement juste et logique ?

– Mes amitiés sont-elles anormales ? Est-il anormal de voir quelqu’un en tête-à-tête pour discuter mieux ? Anormal de ne pas boire de l’alcool pour avoir l’esprit clair et profiter pleinement du moment avec l’autre ? Anormal de ne pas commenter si je n’ai rien à commenter ?

– Est-il anormal de partir avant minuit d’une soirée puisque je mets entre 1 et 2h à me coucher et que, me réveillant toujours naturellement à 7h, je veux me garantir au moins 6h de sommeil ?

– Est-il anormal de ne parler qu’à une personne en soirée, si uniquement cette personne me répond de manière intéressante, aurais-je dû couper la conversation pour faire semblant de m’intéresser à d’autres ?

– Est-il anormal de partir une fois qu’on a dit au revoir, au lieu de rester encore une demi-heure à continuer à parler une fois qu’on a dit au revoir ? (dans ce cas, pourquoi dire au revoir maintenant et pas une demi-heure plus tard ?)

– Est-il anormal de répondre la vérité à des questions banales, comment vas-tu (moyen), comment tu trouves ma nouvelle coupe (je préférais avant), pourquoi voulez-vous cet emploi (parce que j’ai besoin d’argent), qu’est-ce que tu as fait hier (je suis restée seule chez moi à lire) ? Pourquoi se compliquer à chercher d’autres réponses plus éloignées de la vérité, dont je peinerais à me souvenir ?

– Est-il anormal d’user du même niveau de respect dans l’adresse pour le balayeur au bas de ma rue et le grand professeur machin à telle conférence ? Ce sont des êtres humains, non ?

– Est-il anormal de ne pas mettre des vêtements qui sont inconfortables et des chaussures avec lesquelles je ne pourrais pas marcher plus de dix minutes ?

– Est-il anormal de ne pas s’imposer de rester dans des environnements dont les bruits me blessent et les odeurs me chavirent ?

– Est-il anormal de poser des questions directes, au lieu de perdre de l’énergie à mettre de la dentelle qui obstrue la compréhension ?

– Est-il anormal d’avoir besoin d’exprimer physiquement ma colère (mordre, briser des choses), ma joie (sautiller et taper des mains), ma tristesse ou mon trop-plein de pression (pleurer, me balancer ou me recroqueviller) ?

– Est-il anormal d’avoir des gestes routiniers et des préférences habituelles, de chercher des repères, de la stabilité, des certitudes, dans un monde changeant ? (vous faites la même chose. Dans une autre mesure ou sur d’autres choses.

– Est-il anormal de ne pas voir le sens de faire carrière si faire carrière veut dire sacrifier sa vie personnelle, sa joie, bref, sa santé ?

– Etc.

Je peux continuer longtemps comme ça. Je suis un esprit scientifique, prêt à se remettre en question à tout moment, à examiner de meilleures hypothèses, à admettre ses erreurs : alors allez-y, présentez-moi l’argumentaire de votre normalité. Dites-moi ce qui est préférable dans vos sorties, vos réactions, votre communication, votre vision du monde. Expliquez-moi comme vous, vous fonctionnez, tout autant que moi je vous explique comme moi, je fonctionne. On verra ensuite s’il y a une meilleure normalité qu’une autre.

Ou bien si juste, simplement, on pourrait accepter qu’on est tou.te.s différent.e.s et que c’est bien plus intéressant comme ça.

 

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4 réflexions sur “Qui est normal ?

  1. C’est peut-être le fait de voir d’un seul coup vaciller une partie des normes sociales (souvent un peu hypocrites) qui panique autant de monde… Accepter l’idée que d’autres fassent autrement, c’est donner moins de poids à ces normes, donc admettre qu’on pourrait nous aussi les suivre un peu moins. Je pense que c’est en partie ça qui met mal à l’aise. En tout cas on gagnerait tous à lire plus souvent des articles comme le tien, ce sont de bons rappels

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    • Je crois aussi ! Les gens deviennent très agressifs et fermés aussi quand on parle par ex. d’autres modèles de couple, ou que l’on critique le rythme actuel de travail… peut-être l’idée quelque part : mais alors, si ces normes sont absurdes et font du mal, pourquoi est-ce qu’on les suit ? – idée qui provoque la panique. Ceux qui souffrent le plus des règles sociales seront là pour rappeler qu’on a tous le droit de les remettre en question 🙂

      Aimé par 2 personnes

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