Crise d’angoisse, surcharge, effondrement autistique, de quoi parle-t-on ?

Aujourd’hui je vais parler cash de mon « symptôme » le plus visible et le plus handicapant : les crises. Les pétages de plombs. Les explosions. Les effondrements. Tout ce qui arrive quand on a trop encaissé, qu’on a trop tenu, et que subitement, plus rien ne fonctionne. J’ai de l’appréhension en postant cet article : parce que c’est ma face cachée, ce que pas grand-monde n’a vu de moi. Et parce que les sentiments dominants liés aux crises sont la honte et le découragement. Mais il faut en parler, pour deux raisons en apparence contradictoires : 1. les prendre au sérieux (tenter de les réduire en respectant ses limites) 2. les dédramatiser (ça arrive, et je suis une personne raisonnée et fiable quand même merci).

*

Revenons sur un souvenir : J’avais tout juste 21 ans et on fêtait l’anniversaire de la colocataire de mon ami Z. dans un endroit absurde, un parc de jeux à boules, apparemment il n’y a pas que les enfants qui aiment y jouer. J’avais découvert ce genre d’endroit infernal 4 ans plus tôt en accompagnant des enfants d’un centre de vacances, je me suis retrouvée bloquée apeurée, j’ai été poussée à la démission une semaine plus tard.

Modern playground in the room
ÇA. Le lieu de l’enfer.

Au milieu des couleurs vives des bruits de plastique s’entrechoquant des cris des enfants et des adultes de la joie insensée de tous et moi au milieu qui ne savais pas quoi faire, à peine franchie l’entrée, j’ai été prise d’angoisse. Amie angoisse, qui me permet de partir. Précipitation dans les escaliers, dans un coin d’escalier, hyperventilation, tête et poitrine compressée, impression d’étouffer et de mourir, envie d’exploser, de briser les vitres et de m’ouvrir les veines, et puis enfin, ça s’arrête, tout s’arrête, je suis vidée. Puis cette scène, qui se répétait quand j’avais une crise d’angoisse au milieu d’une fête ou d’un rassemblement : je me retrouvais, post-crise, à l’écart du monde, entourée de deux ou trois personnes, à parler calmement et intimement, entre les restes de larmes et le début des rires. Finalement, ça m’arrangeait bien, non ? Z. m’a dit quelque chose ce soir-là qui m’a blessée sur le coup, mais qui était vrai, et je le comprends seulement des années plus tard : « tu fais des crises d’angoisse quand tu ne sais pas comment agir dans une situation et que tu ne peux pas fuir ». Je l’ai mal pris parce que je pensais qu’il m’accusait de le faire exprès. D’être lâche. De prétendre. Alors que la crise d’angoisse, elle était vraie, elle était là, elle m’a prise à la gorge et m’a soumise à cette terrible sensation de mort imminente et de perte de raison.

Mais il avait raison, partiellement. Au-delà des angoisses qui arrivent, depuis mes 11-12 ans, face à de réelles pensées angoissantes, et celles qui survenaient avec la fatigue et les carences alimentaires, il y a ces angoisses issues de l’impression de déréalité. Quand la situation devient trop confuse. Ou impossible à surmonter. Quand mon esprit soudain s’éteint. Quand le niveau de stress est trop élevé, quand je ne sais plus comment réagir, que faire, que dire. J’aurais pu m’évanouir, je faisais des crises d’angoisse. Je partais. Je fuyais, et je me battais avec ma respiration et l’impression de devenir folle. J’avais un alibi. À des périodes de fréquentes crises (16-19 ans), je donnais de petits bouts de papier aux personnes proches pour savoir quoi faire, en cas de. Ce qui m’aide, écrivais-je, c’est, pour me garder en lien avec la réalité, me serrer le bras très fort et me répéter en boucle quelque chose du genre : je suis là – tu es là. Parce que dans ces moments-là j’étais ailleurs. Avant une crise d’angoisse, je ne sentais plus mon corps. Je ne percevais plus mes pensées. Je voyais flou. Je n’entendais plus rien. Je regardais dans le vide, je ne pouvais plus répondre, plus réagir, et alors venait la crise d’angoisse. Aujourd’hui, je comprends que c’était probablement des états de « shutdown », soit une réponse naturelle de mon corps à la surcharge, un espèce de paravent, une protection pour justement éviter la vraie crise. Mais de ne pouvoir accepter ces shutdown, sans pouvoir les éviter non plus, créait un état de panique, de sans issue, d’étouffement.

L’angoisse, on peut y travailler. Avec une complémentation béton en magnésium, de la relaxation, des exercices de préparation aux situations appréhendées, et une attention sur les effets secondaires des médicaments absorbés [déjà mentionné ailleurs, j’ai mis 2 ans à m’apercevoir que les somnifères me provoquaient de violentes crises de panique], mes crises d’angoisse sont devenues beaucoup plus rares. Mais il y a autre chose. D’autres crises, pour d’autres raisons.

Vous pouvez améliorer votre souplesse. Votre musculation. Mais il y a une limite, génétique, aux performances que vous pouvez atteindre. Pour ma résistance aux stimuli et sollicitations, c’est pareil. Ma limite n’est pas la même que les gens dits normaux, et une fois que la limite est atteinte, il n’y a plus rien à faire. Les plombs sautent. Et si ça se répète ou si on insiste, les plombs risquent de fondre et d’être à remplacer. Dangereux.

Les effondrements peuvent être de deux types (chez moi) :

– L’explosion : généralement, la crise qu’on ne voit pas venir. La tête qui explose subitement. En réalité, on peut le voit venir, je deviens nerveuse, opposante, agressive, agacée, contradictoire, saccadée. Mais on considère généralement que je suis de mauvaise humeur. Que je suis impolie, irrespectueuse. Que je dois régler le problème avec moi-même : or l’agressivité ne fait vraiment pas partie de mon caractère de base ; c’est toujours chez moi un signe d’épuisement et de surcharge, une défense contre trop de mini-agressions extérieures ; un signal d’alarme, donc. (en fait ce que j’écris là s’applique à la plupart des gens ! d’où la nécessité d’essayer de répondre à l’agressivité par la douceur et la distance).

Comment se manifeste le « meltdown » explosif : cris stridents, énergie folle destructrice à laisser sortir, impulsion de lancer et casser des objets, griffures sur les bras et le cou. Suivi généralement de tremblements et sanglots dus à l’épuisement, souvent de mutisme pour 30min à quelques heures. Ce type de crise survient chez moi principalement dans des situations d’injustice : quand je n’ai plus les mots pour me défendre, quand je ne me sens pas comprise ou écoutée. Seuls les gens très proches de moi (parents, amoureux) en ont été témoins (et, en quelque sorte, déclencheurs).

J’ai eu beaucoup de ces « crises de colère injustifiées », comme on les appelle de l’extérieur (injustifiées mon c** oui), quand j’étais enfant, ce qui m’a valu, dans ma famille germanophone, le sympathique surnom de « furchtbar Geschrei » (cris terribles ou hurlements redoutables, en allemand). Crier était souvent la seule défense que j’avais contre mes frères et sœurs qui me poussaient à bout, la seule défense que j’avais contre les situations injustes, le trop-plein d’exigences et d’émotions, ou le changement brusque de ma routine : le cri dérangeant les adultes et ma réaction étant comprise comme un caprice, j’étais évidemment systématiquement punie. (Je ne cherche pas à blâmer mes parents. Je ne suis pas parent. Je ne supporte pas non plus les cris d’enfants). Adolescente, mes crises de violence étaient multipliées, j’ai cassé un certain nombre de choses et me suis fait beaucoup de mal à moi-même. Ce qui est terrible, c’est que je peux sentir, juste avant, l’explosion arriver, et que je sais demander que la discussion s’arrête parce que plus rien n’est possible : mais avant que la crise n’arrive, l’autre ne sait pas ce qu’est une crise, et je ne suis souvent pas écoutée dans ma limite

immeuble

– La fonte ou la décomposition : je me retrouve là dans l’expression meltdown. C’est comme si je me fondais dessus, que je coulais en moi et à l’extérieur, que je perdais consistance. J’ai toujours utilisé aussi les mots « effondrée » et « effondrement ». Imaginez-vous un bâtiment que l’on détruit, et qui tombe. Au ralenti. Bien que les fondements soient fauchés, la tête de l’immeuble semble tenir encore debout pendant le début de l’effondrement. C’est ça. Je peux commencer à me décomposer à l’intérieur tout en continuant à sourire et parler comme un robot, mais à partir du début de la crise, je ne comprends plus rien. La crise peut venir subitement mais peut aussi avoir commencé des heures, des jours avant, s’il s’agit d’une accumulation et d’une répétition de fatigue. Et soudain « pour rien », tout s’écroule. On se retrouve avec des ruines, après. Des tas de poussières et de morceaux brisés. Des fondations à reconstruire, et plus aucune grue alentour pour nous aider à nous hisser. Comment ça se manifeste : des crises de larmes qui peuvent durer pendant des heures, un besoin de se replier sur soi-même au sens propre comme figuré, une incapacité à interagir et penser rationnellement, une envie de fuir toute sollicitation et sensation, une recherche de coins où se replier et s’isoler de tout stimuli. Si c’est très fort, besoin de gémir (je pense qu’il s’agit, plutôt que de l’expression d’une douleur, d’une autostimulation par le son/la vibration des cordes vocales) et de me balancer, bras repliés sur la poitrine en protection ou, si bruit ou souvenir de bruit il y a, mains pressés contre les oreilles. Paupières fermées pressées ou regard dans le vide.

Sur le moment, ou après, je suis souvent dans l’incapacité de réagir, de répondre, j’éprouve une difficulté voire une impossibilité à parler, et il ne m’est pas possible de regarder quelqu’un dans les yeux. Je deviens intolérante au contact physique, sauf éventuellement un contact ferme et fort d’une personne de confiance (un baiser ou une caresse sur le bras, la joue, les cheveux, risquerait de me faire exploser). Après, même si j’ai l’air de pouvoir tenir une conversation, répondre à des questions, je ne suis pas en mesure de raisonner et il vaut mieux ne pas entrer avec moi dans des réflexions, des planifications, des oppositions. Une fois la crise passée, mes besoins vont être de me retrouver dans mon refuge : lieu connu, fermé, protégé. Moment de solitude. Retour à : une musique connue, une BD mille fois lue, un film ou une série que je connais par cœur. Recherche de nourriture-doudou. Besoin de couper, incapacité à répondre à des messages, prendre contact avec des êtres humains.

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(c) avogado6

Comment réagir face à une crise ?

Le plus urgent est de cesser toute source extérieure de sollicitation ou de stress : que ce soit la conversation, la dispute, les demandes (un meltdown n’est pas un évitement, mais une incapacité à continuer ; il vaut mieux remettre la discussion à plus tard) ; et les stimuli sensoriels (lumière, bruit, mouvement, contact, odeurs). Il est nécessaire de procurer à la personne en crise un moment de repos sensoriel, dans un endroit neutre et protégé, et de la laisser gérer sa crise elle-même, avec les mouvements et stimulations qui lui conviennent ; une présence périphérique peut être utile juste pour éviter que la personne ne s’inflige des blessures.

Après la crise : aussi dur que ça puisse apparaître pour les proches qui ont été témoins d’un meltdown, il faut essayer absolument, dans un premier temps, d’agir normalement. Le plus dur pour la personne victime d’une crise, une fois la crise passée, est de devoir faire face aux conséquences. On est épuisé et devoir penser à ce qu’on doit reconstruire et ce qu’on a détruit en termes d’estime, de confiance, d’image de soi, est dévastateur. Une personne qui fait un meltdown n’en est pas responsable, mais victime. Je ne suis pas un monstre : je ne veux pas être traitée différemment parce que j’ai fait une crise. Je veux que tout redevienne normal. Je n’ai pas la force, après une crise, de devoir réparer les autres. Oui c’est bouleversant. Oui ça peut même mettre en colère parce qu’on pense que je le fais exprès, que je fais mon cinéma. Mais non.

Bien sûr que sur le long terme, il faut en parler, et bien sûr que les proches doivent absolument exprimer leurs émotions par rapport à ça. Mais 1) il y a des mots spécifiques à choisir, de la distance à prendre, des poids à peser, et 2) Le moment pour en parler, si en parler il faut, n’est pas juste après. Ce dont j’ai besoin, après une crise, c’est de retourner le plus vite possible à la normale [ce qui est incompréhensible pour mon amoureux : comment peux-tu, après avoir été au plus bas, si intensément, si brusquement, reprendre le fil et faire comme si de rien n’était ?]. C’est mon moyen de survie, ma manière de me raccrocher au monde. Cela dit, mon esprit n’est pas encore capable de processer les choses normalement, il faut donc réduire pour quelques heures, voire quelques jours, les stimuli, sollicitations et complications, au risque sinon de voir se multiplier les crises. Je ne fais pas l’autruche, j’ai juste besoin, pour un moment, de ne plus penser au problème, le temps de reprendre des forces.

*

Des articles qui expliquent bien le problème :

– la description de ce qui se passe à l’intérieur quand on est sur le point de s’effondrer : http://neurodiversite.com/je-suis-une-adulte-et-il-marrive-encore-de-faire-des-crises/

– une présentation personnelle des situations qui peuvent amener à tel ou tel type de crise, qui me correspond bien aussi : http://letemplebleu.over-blog.com/2017/04/shutdown-et-meltdown.html

– une maman de garçon autiste, qui sait de quoi elle parle ! et donne de bons conseils sur comment gérer les crises : https://unamipouralexandre.wordpress.com/2015/05/13/lautisme-dalexandre-comportements-interets-et-activites-la-crise-ou-le-meltdown-partie-4-et-conclusion/

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