Les coins

[texte décousu : bribes et phrases à trou écrites sur des bouts de feuille juste avant et juste après un effondrement, reconstituées deux jours plus tard. J’ai déjà écrit sur la thématique du refuge ici, et ]

Les coins. Les coins. Die Ecke, le mot français me donne une impression de rondeur et je vois le mur sombre contre lequel je me sentirai protégée, le mot allemand me fait visualiser l’angle froid et neutre dans lequel me replier. Les coins, je les cherche, je les traque. Absorbée les yeux tirés attirés j’ai l’impression d’être un animal qui renifle qui sent qui cherche son terrier, dans la confusion de la foule les trajectoires des gens qui n’ont plus de sens autour de moi, les bruits qui ont atteint un niveau de mélange et de douleur telle que j’ai renoncé à essayer de les traiter, je suis juste un animal qui cherche à fuir, qui zigzague entre les gens en regardant leurs jambes et plus leurs visages, à chercher la sortie, à chercher les coins. Je les ai toujours cherchés les coins c’est mon premier réflexe, dès que la fatigue m’engloutit ou que l’angoisse pointe, dans la foule, l’agitation, la surcharge, je cherche pour m’y précipiter m’y blottir repliée obscurité roulée en boule.

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toutes les images de cet article sont de avogado6

Je ne comprends pas que dans un endroit comme ça [un espace d’exposition, j’étais à un salon du livre] il n’existe pas de pièce spéciale. Les coins il devrait y en avoir partout, dans tous les lieux publics on devrait instaurer une pièce sombre et insonorisée, où se blottir dans un coin se recharger se couper.

Et dans les moments comme ça mentalement je revois tous les coins de ma vie, mentalement je les repasse comme on faisait des soirées diapo autrefois je fais passer dans l’obscurité de ma tête qui bloque les petites diapositives transparentes lumineuses chaudes des coins de ma vie, le coin du camion derrière le muret, ma « couchette » ; le coin du lit, des lits, j’ai toujours mis mes matelas contre le mur dans un coin ; les coins des salles de bain, sous les éviers, contre les baignoires, et ça a toujours rendu fous de colère mes amoureux que je me blottisse là, « comme une folle » disaient-ils ; les coins des écoles, collèges, lycées, universités, tous ces coins de couloirs et d’escaliers qui m’offraient des refuges pour découper les journées de cours ; les coins des trains ou des banquettes de voiture, et mes jambes repliées pour me protéger de l’espace devant moi ; les coins, besoin.

*

Je bloque. Freeze, comme l’écran de l’ordinateur quand ça ne bouge plus, et on doit juste faire shutdown manuellement, appuyer sur arrêt de force, attendre un peu, redémarrer. Surchauffe, suractivité. Je fixe dans le vide, je me fige, me vide de moi-même. J’essaye d’être ailleurs, de m’extraire, mais tout me rentre dedans, les bruits superposés, l’air usé, les mouvements, l’obligation de sourire, les questions à comprendre les réponses à faire, je ne réussis plus à comprendre. De plus en plus dur.

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*

À l’infirmerie, encore plus bruyante et lumineuse que le reste, ils ont essayé de m’allonger, de me déplier comme on déplierait un mort figé pour l’allonger dans son cercueil ; j’ai dit non non je veux rester repliée, pouvez-vous éteindre cette lumière, pouvez-vous vous éloigner de moi. Ils voulaient m’allonger sans comprendre que j’étais plus en sécurité en contact avec moi-même ; dans le coin de leur tente, cachée à moitié. Ils voulaient me faire les regarder, lever la tête, Madame, regardez-moi, pourquoi est-il inconcevable que je sois tout à fait en état de rentrer chez moi sans pour autant réussir à regarder le visage de quelqu’un, encore moins le fixer dans les yeux. Madame, serrez-moi la main, non Monsieur excusez-moi c’est au-dessus de mes forces que de toucher votre main suante et personnelle avec ma main sèche et personnelle, oui vous pouvez prendre ma tension en revanche, un contact médical ce n’est pas pareil.

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Ils m’ont laissée partir et je tends vers, ich sehne mich, ma maison, mon coin, je me tends vers, le temps de marcher je me précipite en avant, devant les yeux l’image de mon coin de lit là sous le toit où je me précipiterai à peine rentrée, pour former un cocon contre le mur blanc et froid. Je veux oublier tous ces visages, je ne sais combien, des centaines de visages croisés pendant la journée, moi derrière ma table en attente à les scruter à ne pas savoir quand intervenir, à regarder chaque signe hésiter me répéter les discours dans ma tête, me lancer enfin comme on se jette parmi les requins, mon masque de sourire mon débit de parole trop rapide mes gestes stressés, le soulagement quand la personne part, la récompense quand la personne achète et que je me dis : j’ai bien fait mon travail, mais l’épuisement toujours, le ravage. Je veux oublier ces voix ces bruits cette chaleur des corps humains et les vibrations des micros qui me compressent le cerveau. Je veux être seule enfin un instant, seule, dans le silence, dans un coin.

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2 réflexions sur “Les coins

  1. Merci pour ton article très intéressant, à plusieurs titres.
    1/ L’aspect décousu permet d’entrevoir ce qui se passe lors d’un shutdown, ça donne une illustration de ton autre article.
    2/ Je me rends compte qu’il n’y a pas d’espaces de repos dans les expositions, et même dans les musées. Et cette problématique n’a jamais été abordée pendant mes cours de médiation culturelle. (Il faut dire que la question de l’accessibilité et des aménagements a été abordée mais par manque de temps la prof s’est donc contentée de parler des handicaps physiques et sensoriels.) Pourtant, il est acquis depuis longtemps par les professionnels de la médiation culturelle que le confort est primordial pour une bonne visite : on fait attention à ce qu’il y ait beaucoup de wc, des places assises, une cafétéria, etc. Mais je n’ai jamais entendu parler de l’idée d’une salle de repos, une salle calme. En médiation quand on parle d’espace de repos c’est généralement la cafétéria… qui est tout sauf calme.
    3/ Ce que tu racontes sur l’infirmerie montre que les professionnels de santé ont encore beaucoup à apprendre (en période de crise tu vas à l’encontre de tous leurs protocoles d’urgence.)

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    • (oui j’essayais de me « sauver » en écrivant mais ca n’a pas marché ! Après coup je me suis rendue compte qu’il manquait des mots dans mes phrases ^^ ) …et moi je trouve intéressant de lire des témoignages de personnes qui ont des problèmes d’accessibilité parce que ce n’est pas un problème que j’ai donc forcément on voit l’environnement différemment. Cet absence de refuge dans les gros lieux de rassemblement m’a toujours frappée. Même au collège/lycée, je me faisais traquer parce que je m’asseyais sous les escaliers alors qu’on était obligés d’être dans la cour bruyante et agitée pendant les récrés. J’ai en effet un ami qui a fait un meltdown en plein musée un dimanche ; je fréquente les expos quand il n’y a personne, et dans beaucoup de lieux je recherche les toilettes (pas top). Il y a seulement dans les aéroports qu’il y a des chapelles, que j’ai déjà squattées, mais pas pour prier 😉

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