Renoncer à sortir et « faire la fête »

Je ne la connais que trop bien cette frustration. La frustration de ne pas pouvoir sortir, rejoindre les autres, partager l’amusement, faire partie de ce petit morceau de mémoire collective. Vous l’avez peut-être expérimentée quand vous étiez malade, mais généralement, quand on a la grippe, tout le monde nous conseille de rester au lit – même si moi je continue à faire mille choses jusqu’à évanouissement. Vous l’avez peut-être aussi déjà connue adolescent.e quand vous étiez privé.e de sortie pour quelque bêtise – moi, non seulement je n’étais pas privée de sortie, mais entre 13 et 16 ans j’y ai été obligée, parce que « écrire sur internet ce n’est pas avoir des ami.e.s », et apparemment voir des gens 9h par jour à l’école n’est pas suffisant, alors j’essayais de négocier, est-ce que marcher jusqu’au collège avec quelqu’un.e ça compte, est-ce que parler aux filles à la danse ça compte, allez ste plaît j’ai passé tout le mercredi après-midi à travailler sur un exposé avec deux personnes c’est quand même bien assez de sociabilisation.

Bref. Aujourd’hui, je veux parler de cette autre frustration. Celle qui nous met face à nous-même. Celle où rien d’autre que le plus profond de soi n’est à blâmer. La frustration que je devais ruminer quand à 16 ans encore je ne pouvais pas sortir si ça n’avait pas été prévu depuis une semaine au moins. La frustration qui m’alourdissait de regrets quand à 17 ans à la fac je ne réussissais pas à « rester traîner » après les cours, étant obligée par moi-même de rendre la moindre minute de temps utile, rentrant immédiatement pour étudier, ou, au final, m’endormir épuisée sur mes livres. La frustration en travaillant de n’avoir plus l’énergie de rien le soir, de devoir attendre le weekend pour essayer de se faire des ami.e.s, alors que les autres, comment font-iels, réussissent à aller prendre des verres directement après le bureau. La frustration en vacances, en voyage, de devoir choisir entre journée de visite de ville et soirée de fête. La frustration, il y a quelques jours encore, après avoir passé 3h dans un café bruyant à discuter avec une amie, après une mauvaise nuit, de devoir rester chez moi un samedi soir recroquevillée sur le lit à ne rien faire.

Si j’accepte si mal cette fatigue, c’est parce que je sais bien qu’elle me vient plus vite qu’à d’autres. Il y a eu des périodes où j’ai refusé de m’économiser, je me suis laissé dire « allez laisse-toi aller », et enchaîné les soirées et les rencontres, jusqu’à ce que dégoûtée épuisée vidée je ne puisse plus voir personne pendant des semaines. Il y a eu encore des périodes où je n’acceptais pas d’être fatiguée pour « rien », fatiguée pour avoir passé trois coups de téléphone ou fait les courses dans le hall bruyant du marché couvert, et où il fallait que je me trouve des raisons d’être fatiguée et triste, et je provoquais les crises, les disputes, les effondrements, pour avoir des raisons brutes, des raisons valables aux yeux du monde, de rester seule avec la mollesse de mon corps pompé.

Alors voilà ce que je dois dire au monde, à toi mon ami.e neurotypique qui ne voit pas le problème à boire un café puis transformer ça en apéro puis spontanément en dîner avec d’autres personnes puis sortir reprendre un verre dehors puis alors seulement aller danser et ne rentrer qu’à 4 ou 5h du matin, à toi qui t’étonnes de ce que malgré mon envie de « faire la fête » je finisse toujours par rentrer avant minuit. La vérité c’est que : je n’ai pas la même réserve d’énergie. C’est comme ça. Je ne peux pas le changer, je peux juste apprendre à le gérer.

Et il se trouve d’ailleurs que je ne peux pas non plus gérer le remplissage de mon réservoir d’énergie de la même manière que toi. Genre, tu te couches à 4h, tu arrives à dormir jusqu’à midi, et tu as tes 8h de sommeil. Moi, non, et je ne parle même pas de l’effet de l’alcool ou de la mauvaise nourriture sur mon système de carburant.

pompe-essence
comme si je ne me rechargeais qu’avec une essence rare et coûteuse, aux stations très éloignées les unes des autres, et que mon moteur tombait quand même en panne 1 fois sur 2.

Même autrefois, pendant mes années d’étude, si je sortais le soir, je restais seule toute la journée, je faisais ça instinctivement, comme les adolescentes se préparent avec ferveur aux « boums », je me « préparais » aux fêtes en ne faisant absolument rien avant. Puis je durais toute la nuit. Je ne me couchais pas, j’enchaînais sur la journée suivante, et je terminais forcément, nerveuse, par hurler des choses à tort et à travers ou par me faire du mal. Preuve donc que, même plus jeune, même avec plus d’énergie et un rythme circadien non encore fixé (maintenant, 23h, le sommeil frappe à la porte), j’accusais le coup de mes longues sorties, du bruit, de la foule, des émotions fortes.

Bien sûr que je veux sortir, en théorie. Bien sûr que moi aussi je veux aller à cette soirée après le dîner et danser. Bien sûr que je veux suivre le mouvement. Bien sûr que je veux répondre à cette invitation, sachant que je si je décline je ne serai pas invitée la fois d’après. Je veux sortir, en théorie, et dans ma théorie, la girafe qui sort est celle qui a le cou droit et le poil luisant, qui peut parler à n’importe qui et danser jusqu’au bout de la nuit.

Funny giraffe party animal making a silly face and blowing a noi
bright side of the giraffe

MAIS.

Que se passe-t-il si je sors alors que je n’en ai plus la force, que ma réserve d’énergie est à vide, que le tiroir à couverts manque de petites cuillères ? J’ai feuilleté mes vieux cahiers, pour m’enlever de la tête ce mythe d’un âge d’or où magiquement j’aurais eu l’énergie, en plus du reste, d’être un animal social constant. Dans mes cahiers je retrouve les périodes où je n’avais plus l’énergie de sortir mais où je le faisais quand même, pour tenir le rythme, garder le contact, rester dans le groupe. J’écrivais : « je ne comprends plus le monde », « les conversations avec Machin.e sont devenues super ennuyantes, ça ne m’intéresse plus du tout », « c’est fatiguant de parler aux gens », « je pleure tout le temps », « hier soir encore une crise de panique, ils vont tous me prendre pour une folle », « trop de gens, trop de bruit, j’ai quitté le bar sans rien dire à personne et j’ai pris le métro pour rentrer chez moi, j’ai disparu, personne n’a vu, personne ne m’a écrit » (ah les disparitions en milieu de soirée… toute une tactique). Je me souviens aussi que rentrée à 2h je me couchais tout de même à 4h, parce qu’il fallait le temps de me retrouver toute seule, de me reconnecter, de me couper du monde précédent. Je sais que j’absorbais ça avec de la nourriture ou avec des crises de nervosité auprès des plus proches. Je sais que je n’écrivais plus, ne lisais plus, ne créais plus.

sleeping-giraffe
comme ça c’est mieux

En y pensant bien, je sais que mes soirées ne valent pas forcément les soirées de tout le monde. Je ne sors pas pour les mêmes raisons. Je n’en attends pas les mêmes choses. Je bois par goût et non pas besoin d’ivresse et je bois peu voire pas, déjà là me manque ce qui est apparemment à la base de toute soirée. Je n’aime pas le bruit, seulement la musique, seulement certaines musiques et sur certaines sonos. Je n’aime pas la fumée de cigarette. Je n’aime ni les discussions superficielles, ni faire la bise à des inconnu.e.s, ni entendre des hurlements de faux amusement qui s’accompagnent de salves de photos mises en scène que l’on mettra sur facebook pour montrer combien notre vie est fun (pas sur mon facebook, donc). Mais quand je passe une soirée réussie, elle m’accompagne longtemps. Longtemps. Longtemps. J’en ai donc besoin de moins, logiquement. Pour être tout à fait franche il n’y a que deux choses qui m’intéressent en soirée :

1. (principalement) : la possibilité de danser, qui implique cela dit qu’il y ait une musique qui me fasse danser (non l’électro n’en fait pas partie), et suffisamment de place pour que mes pieds bougent et que je n’entre en contact avec personne. Ça n’arrive pas tous les jours.

2. plus il y a de gens, plus il devrait y avoir de probabilité de tomber sur quelqu’un.e d’intéressant.e avec qui parler. Surtout que, en soirée, tout devient informel et acceptable, on peut s’adresser aux gens n’importe comment, y aller directement, couper les conversations, tout le monde pense tout le temps que je suis bourrée, mais non, je me libère juste momentanément d’une partie de la pression intérieure pour se conformer aux normes de conversation déroutantes.

Sachant qu’une partie des soirées ne m’offriraient pas le plaisir recherché, pourquoi tant de frustration, tant de regrets ? À nouveau, je me rends compte d’à quel point je suis vulnérable aux images dominantes, au poids des normes sociales : j’aimerais en être. J’aimerais pouvoir dire moi aussi que je suis sortie samedi soir, ça fait moins suspect que de dire : « non j’étais trop fatiguée parce que j’étais déjà sortie l’après-midi ». Mon envie du vécu des autres (entendre : les neurotypiques) se base sur ma confiance en la véracité de leurs récits, même plus, entre l’équivalence que je fais entre leur ressenti et le mien (grossière erreur de perspective) : cette soirée était « trop bien » parce que tout le monde avait beaucoup bu et fumé et qu’il y a beaucoup de photos sur facebook où tout le monde semble être content. Ou fait des grimaces parce que faire des grimaces maintenant ça sert à montrer encore plus d’amusement que le sourire. Bon. Mais si moi, je n’aurais pas apprécié les mêmes choses, quel est le problème à ne pas en être ?

La peur d’être découverte ? Que ma nature extraterrestre apparaisse au grand jour et qu’on m’exclue ? (again.)

J’ai raconté l’année dernière à ma psy que j’angoissais souvent de ne pas avoir de « plan » pour le samedi soir, alors même que je voyais des gens et participais à des événements tous les autres jours de la semaine, samedi après-midi compris, ce qui déjà en soi était trop pour moi. Elle a ri pour me faire prendre conscience de l’absurdité du truc, alors comme ça le samedi vaut davantage qu’un autre jour de la semaine ?

saturday scrabble
samedi, mot compte double ?

Je sais. Je sais. Je sais. Normes sociales. Mais c’est que j’ai mis tant de temps à les apprendre, ces règles pour passer inaperçue, que je deviens psychorigide là-dessus (et, then again, je me fais du coup à nouveau remarquer pour mon manque de coolitude et de flexibilité). Mes amoureuxses, se voulant de bon conseil, me les édictaient ces lois sociales obscures pour moi : faire semblant d’avoir un tas d’autres occupations sociales, d’être très demandé.e, d’avoir un « groupe » (je n’ai jamais eu de groupe). Ne jamais fixer un rendez-vous trop à l’avance mais rester « flexible » pour être « cool » (clairement, pour moi, c’est anti-cool de ne pas réussir à s’engager sur un seul rdv, mais chacun son échelle de valeurs). Quitter une soirée en disant qu’on va à une autre, pas qu’on est fatigué.e et qu’on veut aller dormir. Ne pas relancer les gens mais attendre d’être sollicité.e (si j’avais agi comme ça, pour « ne pas montrer qu’on est intéressé.e » par quelqu’un.e – POURQUOI ?! – je n’aurais toujours pas d’ami.e.s. Si j’ai envie de voir quelqu’un.e, je lui écris, je ne vois pas pourquoi je laisserais la responsabilité de ma satisfaction entre les mains de quelqu’un d’autre, quelle drôle d’idée). Boire de l’alcool (hahaha). Organiser des rdvs à plusieurs plutôt que des tête-à-têtes. Mieux : ne pas organiser de RDVs mais dire « on se croise » à tel événement culturel, telle soirée, tel concert. And so on.

J’ai passé quelques années à les négocier ces lois, à essayer de les suivre un petit peu même si ça ne faisait pas de sens. Et ça a nourri un sentiment d’incomplétude, d’incompétence, de nullité. Pour le début de cette nouvelle année (dignement célébré par une des meilleures fêtes de ma vie qui n’impliquait pourtant pas plus de deux êtres humains, tiens donc), je me souhaite de dépasser cette frustration et de me souvenir à tous moments que ce qui est bon pour mes voisin.e.s ne l’est pas forcément pour moi. Et de même, je vous souhaite à tou.te.s de faire ce qui est bon pour vous, la seule loi sociale valable étant celle de ne pas faire du mal aux autres.

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