Un espace blanc, vide, silencieux et fluide

Je me revois à 8 ans à traîner des pieds sur les pentes caillouteuses des montagnes que l’on gravissait en famille, je n’aimais pas les randonnées à l’époque. Pour me donner la force de continuer, il fallait que je pense à autre chose, et souvent j’inventais des dialogues à voix basse ou me racontais des histoires dans ma tête. Et je revois, je revois ce moment où j’ai formé ce rêve que je me suis ensuite rejoué mille fois, dans d’autres randos, à l’école, en camp scout, en vacances en famille, le soir avant de dormir, je le reformais, le détaillais, le perfectionnais. C’était mon échappatoire, mon remède à la surcharge, mon refuge mental. Lire la suite »

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Le bruit

« Le bruit m’envahit », dit Julie Dachez qui essaye de faire comprendre la différence entre « oui mais moi non plus j’aime pas le bruit » et l’hyperesthésie que doivent gérer, notamment, les personnes autistes. J’ai beau avoir déjà renoncé à travailler et fondu en larmes à cause du bruit des travaux, de la vibration de l’enceinte de ma coloc un étage plus bas, ou des disputes des voisins ; j’ai beau ne pas être capable de travailler en bibliothèque ni de suivre une conversation avec musique de fond : longtemps, je ne m’étais plus autorisée à admettre que le bruit me heurtait autant et m’anéantissait, me rendait vide et friable, prête à tomber en miettes. C’est que moi-même je ne suis pas silencieuse, je parle fort sans m’en rendre compte et mes gestes sont souvent maladroits et brusques et mes pas lourds, alors, par souci de cohérence, j’ai supporté le bruit, pendant des années, je me suis empêchée de me couvrir les oreilles en traversant les rues pleines de travaux même si les larmes me montent aux yeux, je suis restée dans des concerts qui me renversaient, en enfonçant de petites boules de kleenex dans les oreilles, sans rien dire, et ressortant de là écrasée de fatigue comme si j’avais couru un marathon (et de ma vie je n’ai jamais couru plus de 10km, c’est dire).

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Être soi-même

Notre monde moderne est contradictoire (sans blague). Un truc qui m’a toujours troublée ce sont les injonctions contraires particulièrement présentes dans la presse féminine (ou dans la publicité, qui cherche à nous vendre des gâteaux tout en faisant passer un message en-dessous nous disant précisément de ne pas manger de gâteaux) : changez-vous, camouflez-vous, modifiez-vous, dissimulez-vous, mais en même temps, soyez vous-mêmes. Je n’ai jamais compris comment répondre à ce double truc : il fallait que je sois comme les autres (« t’es pas comme les autres, toi »), comme tout le monde (« tu peux pas faire comme tout le monde ? »), normale (« c’est pas normal, ta réaction »), mais en même temps, il fallait que je sois moi-même. Alors merde, on a passé vingt ans à me dire de ne pas être moi-même, et puis subitement, quand j’ai commencé à oser en parler un peu, de mes efforts permanents pour me cacher, de mes questionnements incessants sur ce que je devrais faire, comme je devrais me comporter, ce que pensent les autres de moi, on me répond : Mais sois toi-même un peu !

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Les interactions quotidiennes

Je l’ai toujours su et annoncé : je suis une quiche en interactions orales spontanées. On ne dirait pas toujours comme ça, n’est-ce pas. J’ai pas mal appris quand même et puis je souris, ça aide. Enfin si, en y repensant, on dirait quand même parfois, souvent : je fais rire ou j’interloque, alors je dis, pardon, je sais jamais comment répondre à une question comme celle-ci, on me répond c’est pas grave c’est bien la franchise, mais je ne suis pas sûre que la personne ait été franche elle-même en disant ça, bref, je suis embarrassée, je ris. Je ris beaucoup, ou plutôt, je glousse, et je déteste donner une image de gloussante, alors je glousse encore plus, et je rougis, et je déteste donner une image de rougissante, et ainsi de suite. Je peux apparaître excentrique et envahissante parce que, ne sachant jamais comment débuter ni terminer une conversation, je fais exprès d’entrer comme ça dans des groupes de conversations déjà formés, j’entends un truc qui me tilte, je lance « AH OUI AU FAIT etc. » de ma voix forte et mon grand sourire, et je me retourne et pars sans conclusion dès que ça m’ennuie.

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S’adapter, oui, jusqu’à quel point ?

Des phrases qui reviennent. De connaissances, de la famille, de chefs, profs ou collègues. D’un des parents qui m’a élevée : « Il faut s’adapter » (et derrière la formule générale, bien sûr, c’était moi qui était visée, jamais l’autre), de la personne qui partage ma vie aujourd’hui : « J’ai l’impression que c’est toujours moi qui doit s’adapter à toi », et la douleur, la frustration, qui ne disparaîtra jamais vraiment, parce que certaines choses ne changeront pas fondamentalement, j’aurai toujours moins d’énergie et plus de sensibilité que cette dernière personne, par exemple.

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Une girafe zébrée (errance diagnostique, 4e volet)

[suite et pas fin du questionnement, et liens au bas de l’article]

Charlie est le genre de personne, entière, intense, remplie, tout le temps : elle ne peut pas cesser d’être elle-même une seconde, ce elle-même plein de pensées qui explosent en branches toujours divisables, d’émotions qui la traversent ou la colonisent, de sensations qui l’envahissent et parfois la dérangent. Charlie tient toujours plusieurs conversations en même temps dans sa tête, elle pense à plusieurs choses en même temps, même quand elle lit, même quand elle rêve, elle analyse ses rêves en dormant, et se réveille parfois en se disant que c’est fatiguant. Seule, elle a parfois du mal à rester assise tant ses pensées galopent, elle pense à mille choses en même temps et il n’y a plus assez de place dans sa tête pour tout contenir, alors elle se lève marche gesticule, parle à voix haute avec elle-même en s’interrompant, avalant ses phrases, virant d’un sujet à un autre, pense à autre chose aussi, fait des virages contre-virages embouteillages accidents de pensée.

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Résistance au changement et peur de l’imprévu

Ce n’est pas vraiment le changement que je crains. Tout change tout le temps, j’en ai la douloureuse conscience, et bien que j’affectionne particulièrement les habitudes, les rendez-vous réguliers et les lieux connus, je fais mon possible pour aimer même les plus difficiles changements, et j’en provoque moi-même cycliquement dans ma vie, c’est la preuve que l’on est vivant.e. Non, ce dont j’ai peur, c’est de l’imprévu, et dans l’imprévu, du temps et de l’espace non disponibles pour entendre et gérer ma peur. Lire la suite »