Réminiscence

C’était en mai, pas le joli mois de mai, l’autre.

On partait à 9h20 pour la bibliothèque. Dans le bus, il écoutait telle pièce de Mozart, 16 min 40 secondes, le temps exact du trajet. Il l’écoutait à pleine puissance, à s’en percer les tympans, mais c’était le prix à payer pour échapper un instant au monde, aux bruits de la ville, des corps et des pensées étrangères.

Arrivés à la bibliothèque, fatigué d’avoir vu tant de visages nouveaux, d’avoir entraperçu tant d’altérité, d’avoir senti tant d’odeurs qui n’étaient pas la sienne, il s’enfermait dans les toilettes pour une demi-heure, dans l’obscurité et le silence.

Il prenait place ensuite à côté de moi, sans un mot, retrouvait sa pile d’ouvrages, s’absorbait. Il était entier face aux livres, qui eux, au moins, délivrent une parole silencieuse et uniquement sur sollicitation. Je lui écrivais des mots, parfois, pleins de smileys comme je sais si bien faire, il s’agaçait. La bibliothèque, ce n’est pas fait pour échanger des mots, encore moins des smileys.

On déjeunait près du port, chacun son tupperware de légumes, sans rien dire, nos regards fixés à l’unisson sur l’apaisante marée de mâts alignés sur l’eau plane.

Le soir on regardait un film côte-à-côte, un film léger qu’il connaissait déjà, qui nous unissait sous les poutres et le velux de son petit grenier. On se câlinait enroulé chacun dans notre couverture, sans contact de peau, sans chaleur, seulement avec le poids de nos corps et la communion de nos pensées, dans le respect de nos porosités respectives.

Il s’était acheté en une fois une dizaine de t-shirts à manches longues, pour être sûr de ne jamais entrer en contact sans faire exprès avec une autre réalité. Il me les avait montrés avec enthousiasme, c’est top, les t-shirts à manches longues, je risque moins de toucher la peau des autres.

Dans mes journées d’extrême fatigue, quand je me sens perméable et absorbante d’un monde environnant qui n’est pas beau, quand coulent en moi les odeurs les discussions les nuages de pollution, quand me griffent à l’intérieur les cris les disputes des voisins les chocs des travaux au coin des rues et le grondement assourdissant du métro, quand m’irrite le moindre vêtement la texture même de l’air sur ma peau, quand m’écrasent le ciel gris le bruit des avions et que le simple fait d’avoir des gens autour de moi me fait tomber en morceaux à l’intérieur, dans mes journées d’épuisement et de tristesse je repense à ce mois de mai-là. À nos câlins indirects. À nos discussions par peluche interposée. À ses douches au gant de toilette pour ne pas avoir à toucher sa propre peau. Au silence des dîners méthodiques, à sa cigarette dans la nuit partagée avec sa mère avec laquelle il communiquait par sourires entendus, par bribes référentielles. Ce mois de mai-là j’avais laissé derrière moi fêtes et nuits blanches, excitations et euphories, nouveaux amis nouvelle amante, pour tenter de retrouver mon alter à la dérive, qui s’était perdu lui-même en perdant et sa chambre, et ses études, et sa confiance en moi.

Il n’avait pas toujours été si sensible, à part la disposition mesurée des crayons sur son bureau, le rangement obligatoire de la cuisine avant d’aller dormir, et telle émission à écouter absolument tous les matins à 9h, il n’y avait rien de trop stéréotypé dans son comportement ; on faisait des dîners à plusieurs, on allait courir autour du lac, il me rejoignait parfois dans les bars bruyants où je dansais, et on passait des heures dans les marchés aux puces à chercher la petite cuillère à la forme parfaite. Je me disais ça va, ne sachant pas tout ce qu’il prenait sur lui, tout ce qui a explosé une fois que sa vie a perdu sa structure, ou sa raison d’être. Puis il s’est retrouvé lui-même, quand il a trouvé la psy qui lui a dit : vous êtes autiste.

J’essayais de le comprendre, de l’extérieur, je me disais : je ne suis pas comme lui, je ne vivais pas cette fatigue des gens, cette angoisse du bruit et cette perplexité face au fonctionnement du monde, même si moi aussi déjà, je devais me reposer des gens, me reposer du bruit, et me reposer de l’incompréhension, après en avoir goûté l’euphorie.

Hier, je suis sortie en courant du théâtre, juste deux minutes avant la fin peut-être, mais je trépignais de ce que la pièce devait terminer à 22h30 et il était déjà 22h43, et tout le reste avant avait été une torture, mais ça ne se fait pas de quitter une pièce au milieu, une torture soulagée des moments où je réussissais à me perdre pour quelques instants dans les bribes d’un de mes textes préférés. Adapté, je ne sais pourquoi, dans un décor laid et dénué de sens, avec des comédiens qui portent des micros qui nous donnaient à entendre les bruits de salive et d’aspiration, les comédiens qui crient, il faut toujours que les comédiens crient pour des textes qui ne crient pas, peut-être que les mots ne sont pas assez forts en eux-mêmes pour eux, pour moi si, et la musique qui jouait fort pendant que le texte était récité, absurdité totale, et le texte exigeant entrecoupé de moments d’humour grotesque, non, grossier, de longs moments d’ennui humiliant et douloureux, qui faisaient rire toute la salle, sauf moi. En sortant en pleine angoisse, j’ai immédiatement allumé mon mp3 et ai coulé de soulagement dans l’album que j’écoute en boucle depuis 1 mois. J’avais chaud, mes vêtements me dérangeaient, tous mes vêtements me dérangent en ce moment, ma peau étouffait sous mes collants, les coutures de ma veste me gênaient. Je me suis dit je suis pas normale, je me suis tempérée : je suis stressée cette semaine, je me suis redit quand même je suis pas normale, et j’ai éclaté en sanglots, en repensant à ce mois de mai-là.

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